Éleuthère

Olivier Sedeyn Yoga, Chant, Vers la Sagesse

Résistance et obéissance

Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. Par l’obéissance, il assure l’ordre ; par la résistance, il assure la liberté. Et il est bien clair que l’ordre et la liberté ne sont point séparables, car le jeu des forces, c’est-à-dire la guerre privée, à toute minute, n’enferme aucune liberté ; c’est une vie animale, livrée à tous les hasards. Donc les deux termes, ordre et liberté, sont bien loin d’être opposés ; j’aime mieux dire qu’ils sont corrélatifs. La liberté ne va pas sans l’ordre ; l’ordre ne vaut rien sans la liberté.

Obéir en résistant, c’est tout le secret. Ce qui détruit l’obéissance est anarchie ; ce qui détruit la résistance est tyrannie. Ces deux maux s’appellent, car la tyrannie employant la force contre les opinions, les opinions, en retour, emploient la force contre la tyrannie ; et inversement, quand la résistance devient désobéissance, les pouvoirs ont beau jeu pour écraser la résistance, et ainsi deviennent tyranniques. Dès qu’un pouvoir use de force pour tuer la critique, il est tyrannique.

                                                                                                                                                          Alain

La réflexion sur le domaine politique rencontre toujours le problème de la loi et de la justice et le problème de l’ordre et de la liberté. Comment concilier un ordre qui ne soit pas oppression avec une liberté qui ne soit pas licence », telle est la formule la plus claire peut-être de ce problème, que nous devons au philosophe politique juif américain Léo Strauss[1]. Le texte d’Alain traite du problème de l’ordre et de la liberté.

Mais il en traite par l’intermédiaire d’une réflexion sur le citoyen. Qu’est-ce qu’un citoyen ? Aristote répond à cette question dans le troisième livre des Politiques de la manière suivante : « nous appelons citoyen celui qui peut participer à la puissance délibérative ou judiciaire dans une cité » (III, 1, 1275b). Dans une cité démocratique, le citoyen est celui qui participe au pouvoir politique par l’intermédiaire de son vote : il élit ses gouvernants qui sont donc ses représentants, il est donc l’auteur indirect de leurs actes (il devrait donc en être également responsable…). La vertu première du citoyen est sans doute le souci du bien commun, le bon citoyen est celui qui respecte les lois et qui tente de favoriser le bien commun de la cité. Il est vrai que la notion classique de bien commun est souvent difficile à identifier sans que s’élève des contestations. Il est cependant au moins un cas où le bien commun est incontestablement clair, c’est lorsque la cité subit l’épreuve de l’agression d’un envahisseur. Alors, « la patrie est en danger » et il faut défendre la terre de nos ancêtres. S’il en est ainsi, la première vertu du citoyen, la plus nécessaire, c’est la défense du pays, c’est la défense nationale, le sacrifice suprême de sa vie pour défendre les siens. Si éloignée que puisse être cette dimension de la vie politique, cette dimension de la vie du citoyen, elle n’en reste pas moins à l’horizon et à la base de toute vie politique.

La thèse du texte affirme cependant que « les deux vertus du citoyen », sous-entendu les seules ou les premières ou les principales, celles qui englobent toutes les autres, sont la résistance et l’obéissance. Reconnaissons que nous n’avons pas l’habitude d’entendre ainsi énoncer les devoirs du citoyen. Ou plutôt, nous aimons bien peut-être, nous, enfants de la démocratie individualiste et consumériste moderne, nous dire « résister » au pouvoir de l’Etat, pensé spontanément comme oppresseur (alors qu’il a évidemment, à côté de son nécessaire pouvoir répressif, une fonction de protection et de justice). Et nous n’aimons pas que l’on insiste trop sur l’autre aspect nécessaire de la vie communautaire : il faut obéir à la loi. Il faut obéir tout court. Sans obéissance, il n’est pas de vie sociale et politique possible. Dans quelque société que ce soit. La question qui se pose est alors seulement la suivante : à quelle condition l’obéissance peut-elle être légitime ? Nous avons déjà rencontré une réflexion de ce genre dans un texte de Spinoza concernant le prétendu « esclavage » de la loi.

Le texte se compose de deux paragraphes : 1/ une mise en corrélation des deux biens que sont l’ordre et de la liberté après l’énoncé de la thèse dans la première phase ; 2/ une mise en corrélation des deux maux inverses, l’anarchie et la tyrannie. En d’autres termes, les deux paragraphes disent deux fois la même chose : ordre et liberté sont corrélatifs et non contraires, mais le deuxième souligne le caractère corrélatif des maux liés à l’absence d’ordre et de liberté, à l’absence de résistance et d’obéissance de la part du citoyen, et par suite il montre à nouveau la liaison de l’ordre et de la liberté, de la résistance et de l’obéissance, même s’il y a toujours une tension entre les uns et les autres. La vie politique est une vie instable, toujours à réinventer. Telle est peut-être d’ailleurs la véritable leçon de ce texte : la politique est une tension entre des exigences différentes, voire opposées. On ne peut aller au-delà de cette tension. Il n’y a donc pas de cité parfaite, pas de solution définitive du problème politique. La maturité du citoyen, c’est d’accepter qu’il n’y a pas de solution toute faite, ni définitive. Il faut toujours tout recommencer, à peu près comme dans l’éducation des enfants. C’est toujours la même chose, et souvent les mêmes difficultés, dans des situations différentes. Soulignons cependant que le deuxième paragraphe, en reformulant la corrélation de l’ordre et de la liberté, met mieux en évidence que le premier, que l’obéissance et la résistance sont simultanées : c’est en obéissant que je résiste, c’est en résistant que j’obéis véritablement à la loi démocratique.

L’obéissance à la loi assure l’ordre nécessaire à la vie politique. La vie politique est une manière de résoudre par le dialogue, par la règle convenue entre les hommes, des conflits qui, en dehors de la vie politique, ne seraient résolus que par la violence. Le citoyen, qui par sa vertu, fait la bonté d’un Etat, ne doit pas seulement obéir, il doit également résister. Alain souligne ensuite les qualités politiques engendrées par la résistance et l’obéissance. Une société humaine a besoin d’ordre, sans quoi elle disparaît, tout simple ; une société humaine a besoin de liberté, faute de quoi elle sombre dans l’oppression, dans l’inhumanité. Ordre et liberté s’opposent dans l’opinion courante, dans l’opinion de l’homme irréfléchi ou de l’adolescent attardé qui prend ses boutons pour une forme de révolte, et qui croit s’assumer en se révoltant : il ne montre que son peu de jugeotte et sa capacité à se faire embobiner par le premier bavard « révolutionnaire » qui lui dira : « on a raison de se révolter » (Sartre). Mais ordre et liberté ne s’opposent pas dans un Etat démocratique où la loi, expression de la volonté générale, est faite indirectement par les citoyens. C’est tout le sens de la formule rousseauiste affirmant que « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté ». Refuser d’obéir à une loi votée démocratiquement, pire, se révolter contre elle, c’est au sens strict, se contredire, puisque je suis aussi l’auteur de la loi contre laquelle je me révolte. Lorsque la loi donc vise le bien commun, et surtout (démocratie) qu’elle est l’expression de la volonté générale, il n’y a aucune opposition entre ordre et liberté. Ils sont plutôt, comme le dit Alain, des « corrélatifs », c’est-à-dire des choses qui vont ensemble, qui s’impliquent l’une l’autre : s’il y a un ordre qui est vraiment un ordre politique, alors il y a une liberté également politique.

Alain poursuit en expliquant : s’il y a que « jeu de forces », c’est-à-dire absence de loi, ou, comme on dit « loi du plus fort » (qui n’est une loi que par métaphore, répétons-le), alors c’est la violence qui règne, et par suite, en dépit des verbiages imbéciles, il n’y a pas de liberté, sauf celle illusoire, de celui qui est, momentanément, le plus fort, et qui ne l’est jamais très longtemps. La vie de violence, est une vie animale, ouverte à tous les risques, à toutes les incertitudes. Aucune stabilité, aucun ordre, aucune liberté. Or la vie humaine a besoin de stabilité, de paix, et de partage. La vie du tyran, quel qu’il soit, n’est pas enviable.

Et le paragraphe conclut : la liberté n’existe pas sans ordre. Il s’agit bien entendu ici de la liberté politique, c’est-à-dire de la liberté d’agir extérieurement (la liberté rationnelle, liée au fait de penser indépendamment parce que rationnellement, n’est pas politique et elle existe, il est vrai rarement, même sous les pires tyrannies). L’ordre, l’obéissance à la loi qui engendre l’ordre, est la condition de la liberté. Mais il n’y a pas symétrie : il peut bien y avoir quelque chose qui ressemble à un ordre quand il n’y a pas de liberté, mais cet ordre n’a pas de valeur. La valeur, le fait d’accorder à certaines choses idéales, intellectuelles, spirituelles, morales, un prix, c’est cela qui fait l’humanité. Une société humaine ne vaut rien si les hommes n’y sont pas libres. Mais cette liberté n’est pas la licence (le « droit de faire ce que l’on veut »).

Le deuxième paragraphe, nous le savons, ne va pas nous faire avancer davantage : juste enfoncer le clou. Et c’est assurément nécessaire tant nos passions nous poussent à refuser le joug salutaire de la raison, de la nôtre en nous, de la raison de la loi (qui est aussi loi de la raison) dans la société politique. Sans obéissance, c’est l’anarchie qui règne, et cela signifie au sens strict (étymologique) « absence de gouvernement », et sans gouvernement, sans chef, il n’y a pas d’unité, il n’y a pas d’efficacité dans l’action. Croire, comme l’ont fait les « anarchistes » que spontanément l’ordre juste et bon s’instaurera, c’est rêver les choses humaines, c’est refuser de regarder en face la complexité de la nature humaine, sa tendance au « mal » aussi grande, sinon plus grande, que sa tendance, réelle aussi, au « bien ». Regarder les choses en face, c’est donc se fier à la raison en nous pour dominer les passions en nous, et se fier à la loi à l’extérieur de nous pour dominer les passions politiques en nous (quand nous ne sommes pas capables de le faire nous mêmes, et il en est toujours ainsi, au moins au début) et dans l’Etat.

Mais Alain souligne qu’il y a un « secret ». Il y a donc quelque chose de caché, quelque chose qui n’est pas évident, quelque chose que l’on ne voit pas de prime abord. On ne voit pas que l’obéissance et la résistance vont ensemble, on ne voit pas qu’il faut faire les deux à la fois. Obéir en résistant. Dans le moment même où j’obéis, je résiste, cela signifie que mon obéissance est toujours conditionnée, même si elle est entière, toujours critique : je reste vigilant. Il n’y a pas de société libre sans une telle vigilance du citoyen, ce qui implique bien entendu une participation aux choses politiques.

Puis Alain souligne la corrélation, l’implication réciproque des maux que sont l’anarchie et la tyrannie, qui sont le reflet de l’implication réciproque des deux biens que sont l’ordre et la liberté. La tyrannie, le pouvoir arbitraire, appuyé sur la force, opprime les opinions, il refuse la liberté de penser et la liberté de dire ce que l’on pense. Et cette violence faite aux opinions engendre la sédition, le désir de révolution, de renverser la tyrannie. La violence du tyran est fondée sur la force ; la violence révolutionnaire est fondée sur la force. Et la force ne fait pas le droit, même si le droit a besoin de la force pour régner. Le tyran a tort, le révolutionnaire a tort. Mais le deuxième a moins tort que le premier, on voit bien pourquoi (mais cela ne saurait justifier les errements des révolutionnaires, si courants, si bien que le bien de la révolution n’est pas aussi évident qu’il y paraît). Réciproquement, du côté de la résistance, elle ne doit pas aller jusqu’à la désobéissance, faute de quoi elle s’expose légitimement à la répression. La loi doit être respectée. La résistance, c’est, finalement, la critique et la liberté de critiquer. Le fondement de l’ordre social juste, c’est la liberté de penser et de dire ce que l’on pense. C’est la liberté d’expression. Et Alain nous donne le critère : la tyrannie consiste d’abord à limiter la critique par la force, non pas à employer la force. Et en effet tout Etat doit être fort.


[1] La persécution et l’art d’écrire, traduction et présentation par Olivier Sedeyn, Agora, Presses-Pocket, 1989, p. 70. Repris aux éditions de l’éclat en 2003, et chez Gallimard, collection « Tel » en 2009.

« Faire » la philosophie à Éleuthère

« Faire » de la philosophie?

 

La philosophie vous intéresse ou vous attire, vous voyez des personnages plus ou moins médiatiques en parler, vous allez quelquefois les écouter, et vous êtes fasciné par leur capacité à bien parler et à soulever devant vous les « grandes questions » et à paraître magnifiquement armés pour y répondre.

Pourquoi ne pas « faire » de la philosophie ? La « faire », c’est ce que je vous propose, en nous réunissant autour d’un grand texte, en le lisant ensemble, en faisant chacun les remarques qui lui viennent et en dialoguant ensemble à partir de lui. Notre but est ainsi de pénétrer à l’intérieur des œuvres qui sont souvent présentées comme difficiles, ce qui n’est pas toujours le cas, et qu’il est plus en tous les cas plus facile et plus agréable de lire et de développer en commun, dans un groupe de dix personnes maximum, dans un esprit de partage et de recherche. Contrairement à ce que semble nous dire un monde prisonnier du mirage de la vitesse et du nouveau (à tout prix le « moderne », « être moderne ! »), les grandes questions et les grands problèmes auxquels l’être humain a toujours été confronté restent les mêmes. Et l’on est bien plus à même de faire face à ce que notre présent nous propose si l’on s’est exercé à poser ces problèmes. Et pour cela, il n’est pas de meilleurs guides que les grands livres de philosophie depuis le premier philosophe dont nous ayons les œuvres, à savoir Platon qui est né en 428 et qui est mort en 348 avant J.C. Et si éloigné qu’ils puissent être dans le temps, les dialogues de Platon nous parlent, et nous parlent de nous.

Je vous propose de passer une journée entière autour d’un texte, à l’orée de la « Suisse Normande », avec un repas de midi simple partagé simplement.

De 9h 30 du matin à 17h ou 18h, nous lirons ensemble un livre entier (au maximum d’une trentaine de pages) dans une atmosphère libre et chaleureuse, dans le seul souci de nous perfectionner intellectuellement et moralement, par l’échange d’opinions et de questions, et de réflexion. Car, par le partage simple de nos idées, de nouvelles idées nous viennent et notre compréhension, notre familiarité avec le texte et avec les questions qu’il pose deviennent plus grandes, en même temps que le plaisir de connaître et de se connaître mieux, de cheminer sur les chemins de la sagesse. Avec modestie, mais  sans modération.

Ces journées sont animées par Olivier Sedeyn, ancien élève de l’ENS, professeur agrégé de philosophie, yogi et chanteur, qui a traduit et présenté de nombreux ouvrages de philosophie (en particulier de Leo Strauss et de Michael Oakeshott).

Les stages de philosophie à Éleuthère

Les stages de philosophie à Éleuthère

Dans l’appréhension et l’étude des grands textes, nous avons trop souvent perdu le sens de la continuité et de l’approfondissement. A l’école, et même à l’université, nous étudions un texte par partie, par extraits, dans la négligence nécessaire de l’ensemble du livre ; ici nous optons résolument pour une lecture complète et commune, partagée. Par ailleurs, l’enseignement est, en France et peut-être dans l’ensemble du monde occidental aujourd’hui, strictement spirituel ou intellectuel. Or la pensée, la mémoire, la lecture (et surtout à haute voix) impliquent le corps qui peut être un instrument efficace de réflexion et d’apprentissage, de compréhension et d’intelligence sensible de la pensée. Lorsque nous comprenons et que nous connaissons véritablement une pensée, elle s’est incarnée en nous, elle est d’une certaine étrange manière, « passée dans notre corps ».

Nous nous efforcerons dans nos stages de vivre la philosophie dans le corps du texte et « dans le texte du corps » : dans chaque stage, nous nous efforcerons de vivre le texte, d’abord en le lisant et en le commentant collectivement et par petits groupes, puis en le vivant dans notre corps, par des postures, des méditations à partir du texte, des exercices de poursuite en soi de la réflexion écrite, des exercices et des jeux. Beaucoup de plaisir à attendre, pas seulement « intellectuel » donc (mais aussi intellectuel au vrai et bon sens du mot), et peut-être, la découverte d’une espèce de « véritable amitié ».

Les membres de l’Académie de Platon se saluaient en disant : « Ami » (phile). Il faut donc entre nous de la douceur (praotès en grec), avec l’exigence et l’effort de comprendre et de partager, et cela est inséparable d’une formation humaine morale et politique, de l’idéal de la eleutheria paideia c’est-à-dire de l’éducation de l’homme libre ou de l’éducation à la liberté, mais aussi à la vertu de l’honnête homme, de l’homme accompli, la kalokagathia.

Le kalos kagathos est l’homme « beau et bon », ou, dans notre monde européen moderne, le « gentilhomme », qui manifeste de la « gentillesse », c’est-à-dire de la douceur et de l’amabilité sans mièvrerie ni timidité. Est-ce un spécimen humain qui a complètement disparu ? Notre espoir et notre foi est qu’il est toujours là et notre volonté est de le rappeler et, dans la mesure où nous le pouvons, de lui redonner du crédit. Cette douceur est celle de l’homme « honnête » et aussi de l’homme « courtois » et qui est sous-entendue dans les expressions de gentleman, de gentilhomme, d’hidalgo (qui n’est pas seulement « fils de quelqu’un qui est quelque chose »).

Les stages sont animés par Olivier Sedeyn, professeur agrégé de philosophie, ancien élève de l’ENS, traducteur et présentateur de plus d’une vingtaine d’ouvrages de philosophie.

Ceux qui sont intéressés peuvent prendre contact avec lui : osedeyn@gmail.com.

 

Stages de philosophie à Éleuthère

Les stages de philosophie à Éleuthère

 

Dans l’appréhension et l’étude des grands textes, nous avons trop souvent perdu le sens de la continuité et de l’approfondissement. A l’école, et même à l’université, nous étudions un texte par partie, par extraits, dans la négligence nécessaire de l’ensemble du livre ; ici nous optons résolument pour une lecture complète et commune, partagée. Par ailleurs, l’enseignement est, en France et peut-être dans l’ensemble du monde occidental aujourd’hui, strictement spirituel ou intellectuel. Or la pensée, la mémoire, la lecture (et surtout à haute voix) impliquent le corps qui peut être un instrument efficace de réflexion et d’apprentissage, de compréhension et d’intelligence sensible de la pensée. Lorsque nous comprenons et que nous connaissons véritablement une pensée, elle s’est incarnée en nous, elle est d’une certaine étrange manière, « passée dans notre corps ».

Nous nous efforcerons dans nos stages de vivre la philosophie dans le corps du texte et « dans le texte du corps » : dans chaque stage, nous nous efforcerons de vivre le texte, d’abord en le lisant et en le commentant collectivement et par petits groupes, puis en le vivant dans notre corps, par des postures, des méditations à partir du texte, des exercices de poursuite en soi de la réflexion écrite, des exercices et des jeux. Beaucoup de plaisir à attendre, pas seulement « intellectuel » donc (mais aussi intellectuel au vrai et bon sens du mot), et peut-être, la découverte d’une espèce de « véritable amitié ».

Les membres de l’Académie de Platon se saluaient en disant : « Ami » (phile). De la douceur (praotès en grec) donc, avec l’exigence et l’effort de comprendre et de partager, et cela est inséparable d’une formation humaine morale et politique, de l’idéal de la eleutheria paideia c’est-à-dire de l’éducation de l’homme libre ou de l’éducation à la liberté, mais aussi de la kalokagathia.

Le kalos kagathos est l’homme « beau et bon », ou, dans notre monde européen moderne, le « gentilhomme », qui manifeste de la « gentillesse », c’est-à-dire de la douceur et de l’amabilité sans mièvrerie ni timidité. Est-ce un spécimen humain qui a complètement disparu ? Notre espoir et notre foi est qu’il est toujours là et notre volonté est de le rappeler et, dans la mesure où nous le pouvons, de lui redonner du crédit. Cette douceur est celle de l’homme « honnête » et aussi de l’homme « courtois » et qui est sous-entendue dans les expressions de gentleman, de gentilhomme, d’hidalgo (qui n’est pas seulement « fils de quelqu’un qui est quelque chose »).

Ceux qui sont intéressés par des stages dont les dates ne sont pas fixées peuvent prendre contact avec nous (osedeyn@gmail.).

Une introduction à la philosophie, lecture de l’Apologie de Socrate de Platon, 1 jour

Genèse de la Modernité, une histoire du droit naturel, lecture de Droit naturel et histoire de Leo Strauss, 1 jour + 4 fois 2 jours (nous travaillerons sur une traduction inédite faite par nos soins)

La philosophie politique classique, lecture de La Cité et l’Homme de Leo Strauss (Livre de Poche, 2005), 5 jours

Comprendre la politique moderne, lecture de Morale et politique dans l’Europe moderne de Michael Oakeshott (Les Belles Lettres, 2006), 3 jours

L’amour dans le texte, lecture du Banquet de Platon,  4 jours

Qu’est-ce que la politique moderne ? 3 textes de Oakeshott (« Être conservateur », « Les masses dans la démocratie représentative moderne », « Parler politique ») tirés de Rationalism in Politics et traduits par nos soins, 1 jour ou 2

Lecture de la République de Platon (nous travaillerons sur la traduction Baccou), 5 jours

Lecture des Lois de Platon, 5 jours

Lecture du Politique de Platon, 3 jours

Approches de la liberté 3 fois un jour : 1/ liberté et nature humaine ; 2/ liberté politique ; 3/ liberté spirituelle (raison et révélation — ou expérience de Dieu)

Le dialogue, la rencontre avec l’autre, l’autre homme, l’autre sexe, l’Autre,

Une introduction à la philosophie, lecture de l’Euthyphron de Platon

Lecture de l’Ethique à Nicomaque d’Aristote, 5 jours

Lecture des Politiques d’Aristote, 5 jours

Et d’autres encore …

Philosopher à Éleuthère

Philosopher à Éleuthère

 

 

La philosophie est « l’amour de la sagesse ». Dans la grande tradition, elle est un mode de vie, une vie orientée vers la recherche de la vérité, qui répugne plus que toute chose au « mensonge dans l’âme » (Platon).

Nous voudrions aujourd’hui retrouver ce sens et partager cette vie avec ceux qui le souhaitent, dans le seul souci de mieux se connaître soi-même. Mais la philosophie apparaît à beaucoup à la fois intellectuelle, ésotérique ou verbeuse. Et ce qui s’en donne à voir peut justifier ce jugement. Mais il y a les œuvres, les livres dans lesquels les « grands philosophes » ont déposé leur enseignement. Et cet enseignement ne s’adressait pas aux spécialistes, mais à l’être humain qui sent l’appel de la recherche de la vérité. Cet enseignement nous est adressé ; à nous de nous montrer à sa hauteur. Les journées et les stages que nous proposons visent à nous « élever », à nous rendre ainsi « élèves » en nous mettant à l’écoute des grands textes.

 

Rien de scolaire au sens courant là-dedans, mais un désir de comprendre, d’intégrer et de penser. L’amour des livres conduit au plus haut ; à nous de nous élever. Il n’y a pas de meilleure formation de l’homme que celle d’affronter la lecture d’œuvres quelquefois difficiles, mais riches et profondes.

 

Nous nous tournerons d’abord vers les dialogues de Platon, qui constituent à nos yeux la seule véritablement indispensable introduction à la philosophie occidentale. Toute introduction qui « sauterait » par dessus Platon manquerait de quelque chose. C’est par Socrate qu’il nous faut commencer, ce qui ne signifie pas que nous quittons notre monde d’aujourd’hui. Bien entendu, si philosopher consiste à penser « par soi-même », cela signifie aussi que nous ne saurions laisser de côté notre sens critique. Mais avant de juger, il faut comprendre, et pour comprendre, il faut exercer son jugement.

Éleuthère?

Éleuthère est un lieu, une maison, un jardin, deux corps de ferme, en pleine « Suisse Normande », sur une hauteur, non loin des bords de l’Orne, dans un horizon de collines ponctuées de clochers, de champs labourés et de prairies. Dans ce cadre naturel somptueux et paisible, où les horizons sont de tous côtés ouverts, un centre de formation humaine, de culture de la liberté, s’est ouvert, il y a déjà quelques années. Nous nous y efforçons de cultiver à la fois l’équilibre et la con­nais­san­ce attentive et soigneuse du corps, l’intelligence et la tradition philosophique, artistique et spirituelle occidentale et orientale en vue de l’ouverture en soi, de l’ouverture à ce « soi » que l’on est sans le connaître et sans pouvoir le « prendre », mais que l’on peut « accueillir ». Et nous souhaitons travailler, dans la douceur et la joie, à l’accueillir.

Il y a là un désir sans limites de comprendre et de vivre, pleinement, dans le refus conscient des facilités du temps. Un lieu d’école, au sens premier du terme, qui signifie le loisir que l’on s’octroie pour grandir et se former, pour devenir des hommes et des femmes au sens le plus puissant, le plus profond et le plus vrai. Sans pour autant refuser les techniques utiles, mais dans la vigilance et l’attention à la rencontre vraie, sensible, c’est-à-dire physique et « métaphysique », de l’autre, dans les échanges et les partages entre personnes, et dans l’appréhension des grands livres de la tradition qui sont pour nous de vrais et de grands amis, de grands maîtres. Des livres à ouvrir, à laisser parler, à écouter, à partager comme on partage les bonnes choses, la bonne chère et les bons moments.

Eleuthère est un mot d’origine grecque qui signifie « liberté » et nous entendons par là la liberté du cœur et de l’âme de celle ou de celui qui a, un peu, avancé sur le chemin de l’ouverture ; la liberté de l’homme qui ne s’en laisse pas compter et qui résiste calmement aux opinions courantes, de quelqu’un à qui « on ne la fait pas » et qui n’est pas pour autant un cynique, ni un hédoniste ; la liberté aussi de l’être qui cherche le vrai, qui le cherche, qui y est ouvert et par suite ne saurait prétendre le posséder, mais qui ne se contente pas de la suffisance des sceptiques dogmatiques qui, sous prétexte de « tolérance », prétendent « savoir » que  l’on « ne peut rien savoir » ou que « chacun a sa vérité ». Alibi de l’inertie et du conformisme.

La liberté est aussi la liberté étrange et proche de l’homme qui a rencon­tré l’absolu ou qui l’a entrevu, expérience d’une douceur singulière et quel­que­fois d’une douleur singulière (O llama de amor viva, que tiernamente hieres…).

Et nous n’oublions pas, la liberté politique, qui est selon Montesquieu, « la liberté de faire ce que les lois permettent », et qui ne va donc pas sans un respect intelligent de la loi, sans un véritable « règne de la loi » qui libère bien plus qu’il n’asservit.

Il est clair pour nous que toutes ces « formes » distinctes de la liberté ne sont pas exclusives l’une de l’autre, même si elles peuvent être en tension les unes avec les autres.

La philosophie, selon ce que dit Socrate dans le Phédon, est « la plus haute musique » (en 61d3). La philosophie et la musique, au sens large de culture des Muses, sont au cœur de la vie d’Éleuthère.

Nous ne séparons pas la culture du corps de la culture de l’esprit, la culture des arts du corps et la culture des arts de l’esprit. Et c’est pourquoi nous pratiquons le yoga, qui, s’il est d’origine orientale, est un instrument merveilleux, et complet en lui-même, de culture du corps et de l’esprit. Le yoga assouplit le corps et élargit le souffle, ce souffle qui est le souffle de la vie et le souffle de l’esprit qui comme on sait envoie son « vent » là « où il veut ». Le pranayama est le yoga du souffle et par la respiration — fondamentale pour le chant — nous pouvons retrouver « la voie du corps », qui est tout sauf une voie exclusivement physique. Le travail sur le corps tel que nous le comprenons et tâchons de le cultiver s’adresse à l’être humain tout entier et il prend l’homme comme il est d’abord toujours : un corps sensible pénétré, traversé par l’esprit.

Toute formation de ce point de vue commence pour nous par l’exercice et la conscience du corps. Ainsi, par le chant, la poésie, la musique, et par les postures et l’attitude du yoga, le corps devient un moyen de développer, d’ouvrir sa conscience, son être. « Yoga » vient du mot sanscrit qui signifie « lien » et qui a donné en français « joug » et signifie le lien maintenu entre l’esprit et le corps, ce lien qui nous libère du vagabondage mental par lequel nos contemporains sont davantage dans leurs têtes que dans leur corps, alors qu’ils ne peuvent être bien dans leur tête que s’ils sont d’abord présents à eux-mêmes dans et par leur corps — c’est ainsi qu’ils sont, comme on dit, « à côté de leurs pompes ». La culture du corps est donc aussi la culture de l’esprit.

Puis vient le chant. L’homme est fait pour chanter, pour chanter ses paroles et pour vibrer son corps et en faire une caisse de résonance et de vibrations délicieuses et formatrices, équilibrantes, développant la rectitude de la posture, l’ampleur du souffle qui purifie le sang, la souplesse intime des muscles, la sensibilité. Et nous aimons chanter. Et nous aimons faire chanter et faire partager les bienfaits du chant.

Toutes ces activités collectives, sous forme de cours hebdomadaires, de stages d’une journée ou plus, impliquent un cheminement dont l’animateur d’Éleuthère a une petite, ou pas si petite, expérience. Et c’est de là qu’il s’offre pour accompagner ceux qui le souhaitent sur leur propre chemin de vie.

Publications d’Olivier Sedeyn

1. La Cité et l’Homme, (The City and Man) de Léo Strauss, Agora, Presses-Pocket 1987, tra­duction et présen­tation, xxxv et 305 pages.

2. « Sur la philosophie de l’histoire de Collingwood » (« On Collingwood’s Idea of History), de Léo Strauss, in Revue des Sciences philosophiques et théologiques, juil­let 1987, traduc­tion, 21 pages.

3. La persécution et l’art d’écrire (Persecution and the Art of Writing), avec en appendice « Sur une nouvelle in­terpréta­tion de la phi­losophie politique de Platon » (« On a New Interpretation of Plato’s Political Philosophy »), de Léo Strauss, traduc­tion et présentation (25 pages), Agora, Presses-Pocket 1989, 330 pages.

4. « Remarques sur le Livre de la Connaissance de Maimonide » (« Notes on Maimonides’ Book of Knowledge »), Revue de Métaphysique et de Morale, juillet-septembre 1989, pp. 293-308

5. Argument et Action dans les Lois de Platon (Argument and Action in Plato’s Laws), de Léo Strauss, Vrin 1990, tra­duc­tion et présentation (25 pages), 254 pages.

6. Le libéralisme antique et moderne (Liberalism ancient and modern), de Léo Strauss, Puf 1990, tra­duc­tion, 391 pages (dont 3 d’avant-propos).

7. Introduction à l’étude des dialogues de Platon (Einführung in das Studium der platonischen Dialogue), de Nietzsche, édi­tions de l’Eclat, 1991, traduction et présentation, xix et 88 pages.

8. Qu’est-ce que la philosophie politique? (What is Political Philosophy ?) de Léo Strauss, Puf fé­vrier 1992, col­lec­tion « Léviathan », traduction et présenta­tion (dix pages), 300 pages.

9, 10 et 11. Le discours socratique de Xénophon (Xenophon’ Socratic Discourse), avec Le Socrate de Xénophon (Xenophon’ Socrates), et en ap­pendice « L’esprit de Sparte et le goût de Xénophon » (« The Spirit of Sparta and the Taste of Xenophon »), de Léo Strauss, mars 1992 aux édi­tions de l’Eclat, tra­duction et présen­ta­tion, xviii et 243 pages.

12. Etudes de philosophie politique platonicienne (Studies in Platonic Political Philosophy), de Léo Strauss, Belin, avril 1992, tra­duction, 350 pages.

13. Socrate et Aristophane (Socrates and Aristophanes), de Léo Strauss, traduction fran­çaise et pré­sentation, éditions de l’Eclat, 1993, LXVII et 409 pages.

14. Léo Strauss et Joseph Cropsey, Histoire de la philosophie po­li­tique (History of Political Philosophy), traduc­tion, 1076 pages, 1994, Puf, col­lection « Léviathan », réédité collection « Quadrige ».

15. Michael Oakeshott, De la conduite humaine (On Human Conduct), traduc­tion et pré­senta­tion, avril 95, Puf, collection « Léviathan », XXXVIII et 334 pages.

16. Werner Jaeger, Aristote, fondements pour une histoire de son évolution (Aristoteles, Grundlegung einer Geschichte seiner Entwicklung), traduction et présentation, XVIII et 510 pages, éditions de l’éclat, 1997

17. Léo Strauss, « Sur le nihilisme allemand » (« On German Nihilism »), conférence inédite prononcée en 1941 sur la généalogie intellectuelle et culturelle du nazisme, traduction publiée dans la revue Commentaire, en juin 1999 (voir également n°21)

18. Jacob Klein, « L’histoire et les arts libéraux » (« History and the Liberal Arts »), traduction parue dans Commentaire, janvier 2000, avec une présentation.

19. Léo Strauss, « Le Platon de Fârâbî » (« Fârâbî’s Plato », traduction parue dans la revue Philosophie aux éditions de Minuit, en septembre 2000, pp. 51-92 (avec la traduction de La philosophie de Platon de Fârâbî).

20. Léo Strauss, « Sur Moïse et le monothéisme de Freud », traduction parue dans la Revue de Métaphysique et de Morale fin 2000.

21. Léo Strauss, Le nihilisme allemand et la crise de notre temps, trois conférences inédites (dont celle publiée par Commentaire en juin 1999), à paraître en janvier 2001 aux éditions Payot et Rivages (paru sous le titre Nihilisme et Politique), traduction et présentation (21 pages).

22. Léo Strauss, Pourquoi nous restons Juifs, textes sur Athènes et Jérusalem, la philosophie et la révélation, traduits et réunis par nous, aux éditions de La Table Ronde en 2001.

23. Léo Strauss, Le Platon de Fârâbî, traduit de l’anglais, éditions Allia, août 2002.

24. Fârâbî, La philosophie de Platon, traduit de l’arabe en collaboration avec Nassim Lévi, éditions Allia, août 2002.

25. Michael Oakeshott, « Sur le rationalisme en politique », traduction, revue « Cités », printemps 2003.

26. Léo, Strauss, La persécution et l’art d’écrire, traduction revue et corrigée (voir plus haut n°3), éditions de l’éclat, novembre 2003. (Repris chez Gallimard dans la collection Tel.

27. Léo, Strauss, « Sur une nouvelle interprétation de la philosophie politique de Platon » traduction revue et corrigée (voir plus haut n°3), éditions Allia, début 2004.

28. Léo Strauss, La Cité et l’Homme, nouvelle édition, entièrement revue et corrigée, Livre de Poche, 2005.

29. Alfarabi, De l’Obtention du bonheur, traduction et présentation aux éditions Allia, 2005.

30. Léo Strauss, Sur le Banquet de Platon, 2006 aux éditions de l’éclat.

31. Léo Strauss, Correspondance avec Gerschom Scholem, 2006 aux éditions de l’éclat, traduction et présentation.

32. Michael Oakeshott, Morale et politique dans l’Europe moderne, 2006 aux Belles Lettres, traduction et présentation.

33. Léo Strauss, La philosophie politique et l’histoire (de l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la philosophie), traduction et présentation d’un ensemble de textes choisis de Strauss sur l’idée d’histoire et la méthodologie historique, le Livre de Poche, 2008.

platon et la musique

« N’est-ce pas ce qui fait la souveraineté de la culture musicale : rien ne pénètre davantage au fond de l’âme que le rythme et l’harmonie, rien ne s’attache plus fortement à elle en apportant la beauté ? Elle la rend belle, si du moins elle a été correctement pratiquée ; car dans le cas contraire, c’est l’inverse. D’un autre côté, celui qui l’a pratiquée comme il faut est tout particulièrement sensible à l’imperfection des œuvres mal travaillées ou mal venues ; c’est à bon droit qu’il s’en détourne avec irritation pour accorder son approbation à celles qui sont belles : y prenant plaisir et les accueillant en son âme, il s’en nourrit et devient un homme accompli ; c’est à bon droit qu’il dénonce la laideur et la prend en haine, tout jeune encore et avant même d’être capable de raisonner ; et lorsque la raison lui vient, celui qui a reçu une telle culture est tout disposé à lui accorder l’accueil empressé qu’on réserve à un parent proche. »

                                                                                                          Platon

Le texte qui est proposé à notre réflexion philosophique porte sur la culture musicale. Il porte donc sur l’art, sur la fonction de l’art, la responsabilité de l’artiste, les effets du sentiment du beau. En effet, la culture musicale, c’est la culture des Muses, c’est-à-dire de ces divinités intermédiaires qui inspirent le poète. Il n’est pas inutile de se rappeler qui étaient les neufs Muses et les arts particuliers qui sont leurs domaines pour les Grecs anciens. Il n’est pas non plus inutile de se rappeler que les Muses présidaient aux arts « libéraux » qui s’opposaient aux arts « serviles ». Clio était la Muse de l’histoire ; Calliope celle de l’éloquence et de la poésie héroïque ; Melpomène, celle de la tragédie ; Thalie, celle de la comédie ; Euterpe, celle de la musique (au sens strict) ; Terpsichore, celle de la danse ; Erato, celle de l’élégie ; Polymnie, celle du lyrisme ; Uranie, celle de l’astronomie. Les arts « libéraux » étaient donc, pour nos ancêtres les Grecs, qui ont tout inventé ou presque de notre atmosphère culturelle et spirituelle, l’histoire, l’éloquence ou poésie héroïque, la tragédie, la comédie, la musique au sens étroit du mot, la danse, l’élégie, le chant, l’astronomie. Le texte que nous avons à expliquer traite de l’art, sans doute. Mais il en traite dans le cadre d’une réflexion sur l’éducation.

Or l’éducation occidentale, qui fut codifiée au Moyen Age, comportait sept disciplines divisées en deux groupes : 1/ le trivium, et 2/ le quadrivium. Le quadrivium regroupait les quatre arts libéraux liés aux mathématiques : l’arithmétique, l’astronomie, la géométrie et la musique. Le trivium regroupait la grammaire, la rhétorique et la dialectique. On pourrait montrer la liaison encore persistante des disciplines de l’éducation scolaire à ce cadre ancien.

Le problème de l’éducation, c’est celui de former des êtres humains les meilleurs possible. Ce qui implique une réflexion sur l’homme et la formation d’un modèle d’homme parfait, ou comme on disait chez les Grecs, de kalos kagathos (kaloı kagaqoı), c’est-à-dire littéralement de « beau et bon », que l’on traduit ordinairement par homme de bien ou par « honnête homme » (c’est l’honnête homme du XVIIe siècle qui vient de l’« honestum » des Romains), mais que l’on pourrait traduire plus justement par « gentilhomme » (en anglais par « gentleman »), le mot désignant, non pas une aristocratie du sang, mais une noblesse de l’âme et du cœur dont nous pouvons peut-être toujours déceler une trace en chacun de nous.

Bien entendu, tout cela implique une réflexion sur le bien, sur la morale, et en ce sens, si ce texte parle de l’art, il parle aussi de morale. Ou plutôt, il nous fait prendre conscience du fait que l’art ne saurait être considéré en totale indépendance de la morale, en dépit des théories de « l’art pour l’art » ou de théories plus contemporaines.

« De l’importance de l’éducation aux Muses dans l’éducation », tel est donc le thème de ce texte, qui n’est pas sans poser de nombreux problèmes comme nous venons de le voir.

Quelle est donc la thèse du texte, l’opinion qu’il défend ? Eh bien c’est précisément tout d’abord que la « culture musicale », c’est-à-dire la culture des Muses est souveraine, c’est-à-dire prédominante, primordiale, dans l’éducation et même dans la vie humaine. Car l’éducation des jeunes gens, si elle est bien entendu fondamentale pour les former, a un aspect bien plus large : il ne s’agit pas seulement de former des « gentilshommes »[1], mais aussi des citoyens. Autrement dit, le problème de l’éducation est aussi un problème politique. On peut donc formuler la thèse du texte de Platon en disant que pour lui, la culture musicale est ce qu’il y a de plus important dans la formation de l’homme et du citoyen. Ce texte va bien au-delà par conséquent d’une réflexion sur l’art au sens restreint. Il nous contraint à réfléchir sur la relation de l’art ou plus exactement des « arts libéraux » à la vie humaine dans toutes ses dimensions. Par suite, il nous oblige à élargir considérablement nos perspectives. Nous avons tendance, dans le monde étroitement spécialisé et cloisonné où nous vivons, à considérer chaque discipline, chaque activité, de manière isolée, et nous voilà devant un problème global, un problème qui implique en quelque sorte d’avoir une opinion claire, sur « tout ».

Mais le texte ne dit pas seulement cela. Non seulement la culture musicale est primordiale pour rendre l’âme d’un être humain belle et la rendre apte à distinguer non-rationnellement, alors qu’il est encore un jeune enfant, entre le beau et le laid, mais encore elle lui permet, une fois que sa raison apparaît, d’accueillir cette raison comme un parent proche, comme quelque chose par conséquent qui est apparenté à ce qu’il aime. L’art, de ce point de vue, serait une propédeutique, une préparation au raisonnement. C’est là une thèse hautement paradoxale et suggestive.

Deux aspects par conséquent dans la thèse de ce texte, 1/ l’éducation musicale est primordiale pour former des gentilshommes, et 2/ l’éducation musicale prépare l’âme à l’utilisation de la raison.

A qui s’adresse ce texte ? Assurément à des gens soucieux de comprendre ce qui est important pour l’éducation. Ou à des gens qui ne voient pas encore l’importance de l’art dans l’éducation. Ou qui ne le voient pas précisément. Il s’adresse donc à nous, qui sommes des apprentis, qui cherchons à comprendre. En tant que tel, c’est donc une exhortation à mieux comprendre. Et si nous nous rappelons que selon Socrate, la philosophie est la Muse la plus élevée (il le dit dans le Phédon), alors l’étude de ce texte nous permettra peut-être d’approfondir et de perfectionner notre éducation, qui est toujours et fondamentalement d’abord une auto-éducation. En outre, si nous savons que la philosophie, amour de la sagesse, est fondée sur l’utilisation de la raison seule, indépendamment de toute autorité quelle qu’elle soit, alors assurément, ce texte souligne implicitement l’importance de la philosophie dans la formation d’un être humain.

Dans sa forme, ce texte nous présente une argumentation assez bien structurée. Il s’adresse donc en nous à notre capacité à utiliser notre raison, notre faculté de comprendre. Et comprendre, pour le répéter (et ici bis repetita placent) est un acte nécessairement individuel et personnel, personne ne peut le faire à ma place.

Le plan du texte est assez simple. Composé de trois phrases, le texte se divise en 1/ une première phrase qui veut expliquer la souveraineté de la culture musicale ; 2/ une deuxième phrase qui explique l’effet de la culture musicale et qui peut donc être considérée comme liée à la première ; et 3/ une troisième phrase affirme que celui qui a été bien formé « musicalement » peut distinguer entre les œuvres belles et les autres et cela, avant même que sa raison ne soit convenablement formée. Nous avons donc, si l’on peut dire, une première partie, qui traite de la culture musicale en elle-même et de ses effets sur l’âme ; et une deuxième partie (la troisième phrase) qui traite du « goût » non-rationnel qui découle d’abord d’une bonne formation « musicale », et qui constitue en fait une préparation au bon usage de la raison elle-même.

Entrons maintenant dans l’analyse du texte.

La première phrase affirme que la souveraineté de la culture musicale vient de ce que rien ne touche davantage l’âme que le rythme et l’harmonie, de ce qu’aucun lien n’est plus fort que celui qui lie l’âme à la beauté. Trois points à expliquer ici. D’abord, le caractère « souverain » de la musique. Ensuite, la nature du rythme et de l’harmonie. Enfin, la force de l’attachement de l’âme à la beauté.

L’éducation musicale est « souveraine », c’est-à-dire suprême. Rien n’est plus élevé que la culture musicale dans l’éducation. Si nous pensons à la musique au sens étroit, il semble que nos éducateurs ne lui accordent pas le privilège que lui accorde Platon ici. Peut-être la musique est-elle importante, mais manifestement on attache ici plus d’importance à la langue maternelle et au calcul. Et pourtant, la musique, même au sens étroit, est certainement très importante. Mais il est vrai que pour Platon, ou plus exactement, originellement, la culture « musicale » c’est la culture de l’ensemble des Muses, qui se retrouve assez bien dans le trivium et dans le quadrivium de la codification médiévale de l’éducation. La grammaire, la rhétorique et la dialectique forment au travail de l’expression dans la langue maternelle ; l’astronomie, l’arithmétique, la géométrie, la musique, forment au travail de la pensée logique et au goût de l’harmonie. Si nous prenons donc la musique au sens large, alors la culture musicale est effectivement « souveraine ». Mais encore faudrait-il peut-être en convaincre certains qui pensent aujourd’hui que toutes ces disciplines générales (qui sont au cœur de ce que les Anciens appelaient l’éducation « libérale », c’est-à-dire celle qui forme des hommes « libres ») sont très souvent inutiles, et qu’il vaudrait mieux former très vite les jeunes gens à savoir pratiquer un métier, une technique particulière. Mais c’est que l’éducation libérale visait à former un gentilhomme et non pas un technicien, quelqu’un doté d’une « culture générale » ou d’une culture « d’honnête homme », et non pas un rouage d’une société de consommation, où chacun doit avoir sa place dans le travail social général, et où par conséquent, il ne saurait exister quelque chose ou quelqu’un d’inutile ou d’improductif. Il est vrai que l’éducation antique, l’éducation libérale, reposait sur le loisir. On allait à l’école parce que l’on a du loisir, et c’est même ce « loisir »  (scholè en grec) qui a donné son nom à « l’école ». Cette réflexion sur la souveraineté de l’éducation libérale souligne donc la différence des conceptions de l’éducation. Mais heureusement (peut-être) il y a encore des gens pour penser que tout ce que l’on apprend à l’école n’a pas pour vocation d’être utile directement, mais d’abord pour fin de permettre aux jeunes gens de développer et d’exercer leurs capacités multiples, dans une certaine forme de « gratuité ». Pourquoi apprendre ? Et bien d’abord pour se développer, pour être meilleur, et non pas d’abord pour s’insérer dans la grande machine sociale.

Ensuite, Platon nous explique pourquoi la culture musicale est souveraine. C’est que le rythme et l’harmonie pénètrent plus et mieux que tout autre chose dans l’âme. Le rythme et l’harmonie, voilà donc deux composantes fondamentales selon Platon de la culture musicale. Assurément, cela est vrai de la musique entendue au sens strict. La musique au sens strict repose sur le rythme et l’harmonie. Mais est-ce vrai de la musique au sens large, dont nous avons vu qu’elle comprend entre autres choses les mathématiques et la grammaire ? Examinons ce que sont le rythme et l’harmonie. Le rythme est une division d’une certaine durée en une suite d’intervalles réguliers, qui s’exprime par des repères sensibles. Nous percevons naturellement le rythme d’un vers, d’une chanson, d’un battement de tambour, mais notre conscience en est plus ou moins claire. Tout être humain, si grossier soit-il, est sensible au rythme. Mais en quoi le rythme touche-t-il le fond de l’âme ? L’harmonie est d’abord, dans la musique au sens strict, un ensemble de sons perçus en même temps qui s’accordent entre eux d’une manière agréable à l’oreille. Et cet accord touche l’âme. En quoi donc ? Prenons d’abord la musique au sens strict, qui plus manifestement que la musique au sens large, est faite de rythme et d’harmonie. Comment la musique nous touche-t-elle ?

La perception de la musique est une chose très complexe, très mystérieuse. Mais ce qui n’est pas du tout mystérieux, c’est la force de l’influence de la musique. Je peux rester indifférent à un tableau, à un monument, à une danse, même à une sculpture, tous ces arts qui requièrent la vue. Mais il est extrêmement difficile de rester indifférent à une musique. Pensons à la musique militaire par exemple. Son effet manifeste est de galvaniser les esprits, de leur donner du courage. Et cela, uniquement par le rythme et l’harmonie : ce ne sont pas les paroles qui donnent du courage, même si elles l’évoquent, c’est le rythme et c’est l’harmonie. La musique au sens strict nous donne ainsi l’exemple de quelque chose qui touche l’âme d’une manière profonde et d’une manière qui semble ne pas nous laisser le choix : nous sommes « pris » par la musique que nous entendons. Pour échapper à son emprise, il nous faudrait nous boucher les oreilles, ce que nous faisons justement lorsqu’une musique qui ne nous plaît pas s’impose à nous. Il y a donc une force de l’influence de la musique. La musique touche l’âme plus profondément que n’importe quelle autre chose sensible. C’est là un fait incontestable. Il faudrait donc en tirer les conséquences pour l’éducation.

Le rythme et l’harmonie engendrent en nous le sentiment de la beauté. Et rythme, harmonie, et beauté (mais il semble que la beauté ne soit autre chose que le rythme et l’harmonie) sont ce qui touche l’âme le plus profondément. Le sentiment du beau touche, indubitablement. Peu importe ce que nous disons beau, lorsque nous disons : c’est beau, nous exprimons par là notre émotion, notre émerveillement, notre plaisir. Le beau, c’est, d’abord, ce qui nous fait plaisir. Et ce qui nous fait plaisir, plus que tout autre chose semble nous dire Platon, c’est le rythme et l’harmonie. La musique (toujours au sens strict) nous touche si profondément par le rythme et l’harmonie, qu’elle embellit notre âme en suscitant l’amour du beau. Prenons un exemple. Dans le premier prélude du wohltemperierte Klavier de Jean-Sébastien Bach, nous avons une série d’arpèges qui se succèdent tout au long du morceau sur un rythme binaire avec de petites variations jusqu’à la fin. Et notre âme est emportée, entraînée, le long de cette phrase mélodique qui se répète et varie légèrement, dans une espèce d’état d’apesanteur où rien d’autre n’a plus d’importance. La musique nous fait ainsi quitter le monde concret de la vie quotidienne et nous fait entrer dans un « autre monde », celui de la magie des sons, du rythme et de l’harmonie. La répétition d’une même phrase musicale (le rythme), l’accord entre des sons différents, nous donne un sentiment de bien-être intérieur, notre âme est prise et enlevée, nous sommes « ravis », c’est-à-dire emportés, transportés. Et ce sentiment nous fait dire, avant tout apprentissage, avant toute culture : « c’est beau ! ». Et nous ne savons rien dire d’autre, tant cette expérience en elle-même est riche et d’une certaine manière indicible, ineffable. Le sentiment de la beauté est une expérience, quelque chose de vécu, c’est-à-dire quelque chose d’intérieur et de non-objectif.

Le rythme et l’harmonie, apportant à l’âme la beauté, « attachent » l’âme par le lien le plus profond et le plus fort. Rien ne semble plus puissant que l’amour du beau que nous éprouvons à l’écoute d’une œuvre musicale harmonieuse. Réfléchissons. N’y a-t-il vraiment rien de plus fort que le ravissement que nous éprouvons en écoutant de la musique qui nous plaît ? Peut-être bien.

S’il en est ainsi, alors il est vrai que la culture musicale est suprême, souveraine, qu’elle est primordiale, au sens à la fois de première chronologiquement et de principale, fondamentale.

Nous avons examiné cette première phrase en nous fondant sur la notion limitée de la musique. Qu’en serait-il de l’affirmation de Platon si nous prenions la musique au sens large, qui comprend aussi l’astronomie, l’arithmétique, la géométrie, sans parler de la grammaire, de la rhétorique et de la dialectique ? Peut-il y avoir, dans ces disciplines, rythme et harmonie, sentiment de la beauté ? Chacun peut essayer de répondre par lui-même à ces questions fécondes.

La deuxième phrase ne parle plus de ce que l’âme éprouve devant la beauté, elle traite de l’influence sur l’âme elle-même de cette beauté. La beauté de la musique, dit Socrate, rend l’âme elle-même belle. Nous devenons beaux en étant sensibles à la beauté. Par le contact avec les choses belles, les êtres humains deviennent eux-mêmes beaux. La beauté n’est pas seulement un sentiment de l’âme vis à vis des choses extérieures ; elle est aussi une forme, un caractère de l’âme même. Mon âme peut être belle ou laide. Le sentiment propre à l’art « sort » du domaine de l’art et entre dans le domaine de la morale. Et nous avons en commençant évoqué la possibilité d’un lien entre l’art et la morale. Et de fait, dans le langage courant, nous parlons d’une « belle » action pour désigner une « bonne » action. Et nous disons, peut-être plus rarement aujourd’hui mais encore quelquefois que untel « a une belle âme ». Et assurément, cela veut dire quelque chose. Peut-être ce que veut dire aussi Socrate ici. Et le rapport à l’éducation apparaît. La musique sert à rendre les âmes des jeunes gens belles. L’amour du beau rend beau. Les Grecs avaient un mot très intéressant (et très beau) pour nommer la vulgarité. Le mot qu’ils employaient pour la désigner était apeirokalia. Et ce mot signifiait « absence d’expérience des choses belles ». Autrement dit, chez ce peuple chez lequel l’art sous toutes ses formes avait une place éminente, chez ce peuple spontanément artiste, le mot même désignant la grossièreté, la vulgarité, était lié au manque d’expérience de la beauté. La beauté nourrit et elle forme. Elle fait plaisir et elle structure; elle éduque. Cette observation est très importante, car elle montre bien évidemment l’importance de l’art dans l’éducation, mais aussi dans la société humaine tout entière. Elle souligne la « responsabilité » de l’artiste.

Et Socrate précise : la culture musicale ne fait pas seulement plaisir à l’âme en lui donnant le sens de la beauté, elle la rend belle, si du moins elle a été correctement pratiquée. Et cela est cohérent : si la musique est belle, elle rend l’âme belle ; si la musique est laide, elle rend l’âme laide. Nous sommes ici placés très clairement devant le fait que le beau et le laid sont des valeurs et qu’en tant que telles elles nous font distinguer et donc hiérarchiser entre les œuvres. Il y a des œuvres belles, et il y a des œuvres laides. Il y a de belles actions, et il y a des actions « laides ».

Dès que l’on se soucie de l’éducation des jeunes gens, on fait une telle distinction : on cherche à « bien » éduquer, on cherche à éviter à l’élève ou à l’enfant dont on a la charge de faire le « mal ». Et même si je refuse de dire que cela est bien et que cela est mal, j’affirme encore implicitement que « il est bien » de ne pas distinguer entre bien et mal et qu’il est « mal » de distinguer entre les deux. Autrement dit, en refusant de faire la distinction entre le bien et le mal, en refusant de poser des « normes », je pose une « norme » et ainsi, je me contredis. Il est donc impossible de ne pas distinguer, de ne pas poser de norme. Ce qu’il faut faire, c’est déterminer les distinctions appropriées, convenables, et refuser les distinctions qui seraient simplement le fait d’une autorité impossible à contester.

De même, dès que l’on a affaire à une œuvre d’art, indépendamment de tout jugement, il y en a qui nous « plaisent » et d’autres qui nous sont indifférentes et d’autres encore qui ne nous plaisent pas. Ces distinctions ne sont pas réfléchies, elles sont spontanées. La question de savoir si elles sont le produit d’une société est complexe. Car même s’il y a influence d’une société sur ses membres (et personne ne peut le nier), il reste que les valeurs comme le bien et le mal, le beau et le laid (sans parler du vrai et du faux !) ne sont pas aussi relatives qu’on le dit. Il y a des choses qui se retrouvent partout, et nous pouvons trouver belles des œuvres d’art qui ne sont pas celles de notre « culture ». Le problème n’est donc pas de refuser les distinctions, mais de les faire de manière appropriée.

Cette phrase évoque donc la « bonne » culture musicale, la pratique « correcte » de la musique, et bien entendu, cela s’oppose à la « mauvaise » musique et à la pratique « erronée » de la musique. Il est clair que Socrate ne rentre pas dans ces réflexions difficiles. Mais il nous invite à prendre conscience de ces problèmes. Et ce n’est déjà pas mal. Peut-être d’ailleurs est-il impossible de démontrer abstraitement la justesse de son affirmation : la bonne musique rend l’âme belle, la mauvaise la rend laide. C’est une question d’expérience. Et non pas d’une expérience ponctuelle, mais d’une expérience longue et réfléchie. C’est après avoir été bien élevé, c’est après avoir été en partie contraint à pratiquer et à étudier les belles œuvres que, devenu adulte, je m’aperçois de la richesse et du bien-fondé de ce que j’ai appris, je m’aperçois que cela m’a aidé à être celui que je suis devenu. Et que serait une éducation dans laquelle on ne distinguerait pas entre le bien et le mal ou entre le beau et le laid ?

Soulignons encore que Socrate affirme par là qu’il n’est pas évident de pratiquer la musique de manière convenable, que l’on peut se tromper (et qui ne se trompe jamais ?). Nous sommes ici dans le domaine des choses humaines, dans lesquelles bien peu de choses sont parfaitement fiables. Il n’y en a peut-être qu’une seule : notre propre pouvoir de juger. Mais aussi, la vie humaine commence par un stade où il est très difficile, voire impossible, de savoir juger ce qui est bon pour nous ; il faut donc que les adultes le fassent à notre place. Et n’oublions pas que l’un des aspects importants de la thèse de ce texte consiste justement à dire que la bonne culture musicale permet à l’enfant d’accueillir avec joie l’apparition de la raison en lui. Et donc inversement, qu’un enfant qui n’a pas été bien éduqué musicalement refusera la raison en lui… Nous y reviendrons.

On voit que ce texte de Platon, bien loin d’apporter des solutions toutes faites nous apporte des questions, des problèmes, à réfléchir et à méditer pour nous-mêmes. Ne sommes-nous pas à l’âge où, convenablement formés par la musique, nous savons faire bon accueil à la raison ?

La deuxième partie du texte, la troisième phrase, nous montre l’effet de la culture musicale sur l’âme. Par conséquent, elle nous explique un peu en quoi consiste la beauté de l’âme dont parle la deuxième phrase. Le premier effet d’une bonne formation musicale est que l’on est alors particulièrement sensible aux œuvres « de mauvais goût ». Quelqu’un qui a été élevé dans l’amour de la beauté, et dont l’âme est ainsi devenue belle, devient très sensible à la laideur qu’il rencontre. Cette laideur, pourrait-on dire, lui fait mal. Elle porte atteinte à l’image, au sentiment de la beauté qu’il a en lui. Pour concrétiser la pensée ici évoquée, pensons à ces bibelots pour touristes qui se vendent à des milliers d’exemplaires près des grands monuments, pensons à toute cette camelote qui est tellement répandue et qui heurte quelqu’un qui est sensible à la beauté. Pensons, pour ce qui est de la musique, à ce qui s’entend le plus souvent à la radio, où il n’y a pas de chant, mais seulement du bruit et de la violence. Et à quelles parties de l’âme (et du corps) ces musiques s’adressent-elles ? Et pourtant, il fut un temps où il existait un art populaire, plein de simplicité et de force, et non « vulgaire »… Ce n’est pas parce que « le peuple » aime quelque chose que c’est « laid ». Non, mais il existe dans les sociétés de masse, un art de masse, tout entier fabriqué (et plus ou moins contrôlé) par l’argent, qui vise au conditionnement et au contrôle des esprits et qui manifestement ne prépare pas à faire bon accueil à la raison.

L’imperfection des œuvres mal travaillées ou mal venues est particulièrement sensible à celui qui a été éduqué dans le « bon » rythme et la « bonne » harmonie. Il s’en détourne avec colère. Important que ce soit avec colère ; car il ne s’agit pas là d’un mouvement réfléchi, c’est spontanément que je refuse ce qui ne me plaît pas, et, lorsque j’ai été correctement formé à la musique, alors, je me mets en colère contre ce qui est laid. Pour éviter tout malentendu, le « beau » n’est pas le beau convenu, ce qu’on appelle l’académisme en peinture, le beau peut être « laid » au regard vulgaire, comme le bœuf écorché de Rembrandt par exemple. Celui qui a le sens de la beauté saisit tout de suite les défauts d’une œuvre, comme il saisit tout de suite sa perfection.

Se tournant vers les œuvres qui sont vraiment belles, celui qui a correctement pratiqué la musique y prend plaisir, s’en nourrit et devient un homme accompli. Toutes les relations que nous avons déjà évoquées entre l’art, la morale, l’éducation se retrouvent ici. Le propre de l’art est de faire plaisir. Qu’est-ce que le beau ? Id quod visum placet « ce qui plaît à voir », disait Thomas d’Aquin en parlant de la peinture. Mais le plaisir du beau nourrit l’âme, c’est-à-dire la forme et la structure (la rend « belle »), et ainsi forme l’homme bon, c’est-à-dire le « gentilhomme ». Par cette éducation, les êtres humains deviennent aussi bons que possible. N’oublions pas en effet que la nature humaine, à la différence des autres animaux, exige que l’être humain devienne humain par l’éducation et l’auto-éducation qui dure toute sa vie, être homme, c’est devenir toujours davantage homme ; ce qui implique que certains hommes deviennent plus humains que d’autres. S’il faut respecter l’humanité, la dignité d’homme en chaque personne humaine, cela n’empêche pas qu’en fait chaque homme réalise de manière singulière et inégale la « nature » de l’homme. On ne naît pas homme, on le devient, et on le devient inégalement. C’est là justement l’importance de l’éducation.

Le jeune homme bien formé à la musique se détourne donc des choses laides, se nourrit des choses belles, et cela avant même d’être capable de raisonner. L’art, et la musique en particulier, touche l’âme indépendamment de la raison. L’amour du beau n’est pas réfléchi. Cette affirmation est de longue portée.

Mais cette éducation à l’amour du beau prépare à accueillir en soi le surgissement de la raison. Socrate dit ici que l’éducation musicale est préliminaire, préparatoire, à la raison, une propédeutique à la raison. La musique convenablement pratiquée permet le passage harmonieux au raisonnement.

Cela suppose que la raison n’est pas présente en l’être humain dès son plus jeune âge. Nous ne commençons pas par raisonner. Nous commençons par sentir et par aimer, par rechercher le plaisir et fuir la douleur. La musique est l’éducation de la sensibilité. La musique structure la sensibilité, elle permet l’expression structurée, par le chant et la danse, des émotions. Et une fois la sensibilité structurée, l’âme est rendue belle par l’amour même qu’elle porte spontanément aux choses belles.

Cela suppose également que l’homme accompli, le gentilhomme, qui est le but de l’éducation musicale ne saurait être l’homme accompli ou le gentilhomme s’il n’est pas capable de raisonner. Même si l’éducation musicale est « souveraine » ou fondamentale, l’exercice de la raison apparaît comme « supérieur ».

A moins de dire, avec Socrate le jour de son exécution, que la philosophie est la plus haute des Muses. En ce sens, l’exercice de la pensée raisonnée et raisonnable est bien le couronnement de l’éducation musicale.

Il faut conclure notre rumination de ce texte. Qu’en avons-nous appris ? Tâchons de nous résumer. La musique est souveraine parce qu’elle est plus que tout autre chose ravissante pour l’âme, c’est-à-dire formatrice pour l’âme. En outre, et c’en est une conséquence, la belle musique rend l’âme belle, la mauvaise musique rend l’âme laide. Et nous avons alors mesuré la nécessité complexe où nous nous trouvons de faire ces distinctions entre le beau et le laid, entre le bon et le mauvais, manifestant ainsi la liaison de l’art et de la morale et soulignant ainsi l’importance de la responsabilité de l’artiste (il façonne l’âme des peuples en façonnant celle des jeunes gens). Enfin, la musique, ou plus exactement la musique correctement pratiquée, prépare à accueillir en soi la raison comme une « parente ». Ce dernier mot est important car il signifie que l’âme bien éduquée est naturellement apparentée à la raison. La raison n’est pas quelque chose d’étranger à l’âme, elle lui est apparentée, c’est-à-dire de la même famille. Il est naturel à l’homme de raisonner, même s’il ne raisonne pas dans son enfance et si l’apprentissage de l’exercice de la raison est difficile. L’homme est naturellement raisonnable. Et la musique, avec son rythme et son harmonie prépare l’âme à l’exercice de la raison, c’est-à-dire à la philosophie. Il y a une liaison entre l’éducation de la sensibilité et l’éducation à la rationalité. Un homme accompli, un gentilhomme, est un homme qui sait à la fois apprécier le beau et exercer sa raison. Naturellement chacune de ces affirmations doit être réfléchie par chacun par et pour lui-même, car toute véritable connaissance s’accompagne d’un approfondissement de la connaissance de soi.


[1] On pourrait se demander pourquoi les Grecs ne parlaient que des « hommes » et pourquoi il ne saurait exister de « gentilles femmes » dans un sens équivalent. Peut-être pourrait-on tout simplement l’expliquer en disant que les Grecs étaient « machos ». Mais aussi, il a existé chez eux, et il existe Dieu merci chez nous des femmes qui n’ont rien à envier aux hommes pour ce qui est de la force de caractère et de la beauté de l’âme (sans parler de celle du corps !). Et « homme » peut désigner, comme on sait, non pas le masculin, mais le fait d’être un être humain, aussi bien homme que femme.

Photos Yoga


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