Éleuthère

Olivier Sedeyn Yoga, Chant, Vers la Sagesse

Rousseau: la justice et l’égalité

            Le premier et le plus grand intérêt public est toujours la justice. Tous veulent que les conditions soient égales pour tous, et la justice n’est que cette égalité. Le citoyen ne veut que les lois et que l’observation des lois. Chaque particulier dans le peuple sait bien qu s’il y a des exceptions, elles ne seront pas en sa faveur. Ainsi tous craignent les exceptions, et qui craint les exceptions aime la loi.

            Chez les chefs, c’est tout autre chose, (…) ils cherchent des préférences partout. S’ils veulent des lois, ce n’est pas pour leur obéir, c’est pour en être les arbitres. Ils veulent des lois pour se mettre à leur place et pour se faire craindre en leur nom. Tout les favorise dans ce projet. Ils se servent des droits qu’ils ont pour usurper sans risque ceux qu’ils n’ont pas.

                                                                                                                            Jean-Jacques Rousseau

Jean-Jacques Rousseau, l’immortel auteur du Contrat Social, du Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, mais aussi des Rêveries du promeneur solitaire, de l’Emile et de Julie ou la Nouvelle Héloïse, nous parle ici de la justice. Il nous parle de la justice, de la loi, de l’égalité. Une réflexion sur la justice concerne le domaine politique, le domaine de l’action des hommes en communauté, la forme de cette communauté (sa constitution ou son régime), et la bonne manière, pour les êtres humains, de vivre ensemble. Cette vie commune se trouve fondée sur la notion d’un bien commun qui justifierait l’association, ou sur la notion d’une utilité pour tous les hommes de l’association politique. Le problème de la justice, c’est-à-dire celui de la répartition des fonctions, des honneurs et des biens, est constitutif du problème politique, que l’on peut formuler, avec Léo Strauss, un philosophe politique du XXe siècle, de la manière suivante : « comment concilier un ordre qui ne soit pas oppression avec une liberté qui ne soit pas licence ».

Rousseau est un auteur du siècle des lumières, c’est-à-dire fondamentalement un auteur moderne, pour qui, dans la lignée des théoriciens anglais du droit naturel moderne (Hobbes, Locke), la société est le produit d’un contrat social entre des individus supposés s’être trouvé, dans l’état de nature, à un moment où règne une « guerre de tous contre tous » (l’expression est de Hobbes) qui rend précaire toute possession et dans laquelle la mort violente du fait d’autrui est une menace permanente pour tous. Cela suppose donc que la société est une institution humaine, et donc qu’elle n’est pas naturelle à l’homme. L’homme n’est pas, pour ces Modernes, un « animal politique », comme le pensaient Aristote et la plupart des philosophes de la Grèce classique. On peut donc dire que les Modernes sont conventionalistes (la société est le produit d’un contrat, d’une convention) et en outre individualistes (le droit de l’individu est premier par rapport au droit civil).

Rousseau ici distingue et oppose, après avoir évoqué la justice et l’égalité qui la définit, l’attitude spontanée des citoyens et l’attitude spontanée des chefs. Le problème auquel il tente d’apporter une solution pourrait être formulé de la manière suivante : tous les hommes adoptent-ils la même attitude vis-à-vis de la justice et de l’égalité ?

Et sa réponse, la thèse qu’il défend dans ce texte, est : non. Il y a des hommes qui tendent au respect de la loi, et il y en a d’autres, les chefs, qui tendent à la tourner à leur profit personnel et exclusif. Et il est bien clair que Rousseau vise ici à nous faire nous méfier des chefs. Il exprime ici une crainte très moderne devant le développement de la souveraineté de l’Etat. Bien sûr, il faut un pouvoir « fort » pour assurer la paix civile face à la menace de la dissolution de la communauté dans la guerre civile, et face à la menace de l’asservissement à une puissance étrangère. Mais ce pouvoir ne devrait aller que dans le sens de l’intérêt de la communauté tout entière et non pas dans celui de l’intérêt personnel des chefs. Or ces derniers ont une tendance naturelle à usurper et à profiter. Comme le disait Montesquieu : « le pouvoir corrompt ; le pouvoir absolu corrompt absolument ». On peut objecter à une telle affirmation l’existence d’hommes politiques remarquables et parfaitement dévoués au bien public (Aristide, surnommé « le juste », Périclès, entre autres dans l’Antiquité, mais aussi, plus près de nous, Churchill ou De Gaulle). Mais on nous répondra peut-être qu’ils sont trop rares pour qu’ils méritent d’être pris en compte, la grande majorité des hommes de pouvoir tendant à faire prévaloir leur intérêt personnel sur l’intérêt commun. Cet intérêt commun, c’est aussi ce qu’on appelle la justice. Mais Rousseau n’en reste pas à la constatation d’une différence entre les citoyens gouvernés et les gouvernants : cela impliquerait un tragique inévitable qui rendrait absurde d’écrire sur la politique. Rousseau est un philosophe politique, il envisage clairement une alternative à une situation où les chefs tendraient inévitablement à profiter de leur pouvoir. Cette alternative, c’est le contrat social, c’est « une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant. » (Contrat Social, livre I, chapitre VI).

Le texte est organisé de manière assez claire. Dans un premier temps, Rousseau rappelle l’importance de la justice et sa liaison avec l’égalité. Cependant, ces deux premières phrases sont des affirmations qui ne s’accompagnent pas d’argumentation ; c’est à nous de réfléchir à la justesse des affirmations de ces deux premières phrases. Ensuite, il évoque l’attitude des citoyens ou des individus particuliers. Enfin, dans le deuxième paragraphe, il évoque l’attitude des chefs, qui tend naturellement à l’usurpation et à l’injustice.

Entrons maintenant dans l’analyse plus précise du texte.

La première phrase nous dit que « le premier et le plus grand intérêt public est toujours la justice ». Qu’est-ce que la justice ? Assurément une question de répartition. Nous avons d’ailleurs spontanément tendance à l’associer à la notion d’égalité, et c’est aussi ce que fait Rousseau dans la phrase suivante. Mais la justice consiste-t-elle à donner à chacun la même chose qu’à tous le autres ? Faudrait-il que chacun reçoive la même part de toutes choses. Que les biens, les châtiments, les récompenses, de tous soient identiques ? Qui accepterait que l’on donne la même chose qu’à lui à quelqu’un qui n’aurait pas fourni les mêmes efforts que lui ? Et cela d’autant plus que les biens matériels ne sont pas en nombre infini ? Et que la justice humaine concerne principalement en société les biens humains que sont les richesses et les honneurs. Quant aux plaisirs, qui dira que chacun peut en avoir la même quantité et la même qualité que n’importe qui d’autre ? N’y a-t-il pas là la plus grande inégalité ? La vraie notion de la justice ne suppose pas que tous aient la même chose, mais que chacun reçoive ce qu’il mérite. Et c’est cette notion qui est centrale dans l’organisation politique. Rousseau dit cependant « le premier et le plus grand intérêt public ». La justice est le premier souci de la communauté politique parce que c’est la justice qui détermine la vie de la communauté. Sans justice, il n’y a pas de communauté possible ; et inversement, toute communauté politique suppose l’établissement d’une certaine justice, relativement acceptée par ses membres, les sociétés tyranniques ou, pire, totalitaires, constituant des exceptions rejetées par la plupart des hommes réfléchis. C’est « le premier et le plus grand » des soucis d’une communauté. Il est le premier au sens chronologique et il est le plus grand au sens où tous les autres doivent céder devant l’impératif de justice. Demandons-nous si le souci de la justice doit effectivement à nos yeux précéder tout autre souci, par exemple, le souci de l’ordre, le souci de la liberté de la cité et des citoyens, le souci du développement des sciences et des arts, le souci du bien-être personnel, etc. L’affirmation de Rousseau pourrait donc bien être contestée. La question n’est pas tranchée.

La deuxième phrase précise le contenu de la justice. « Tous veulent que les conditions soient égales pour tous, et la justice n’est que cette égalité. » Soulignons d’abord que Rousseau, fidèle à l’individualisme et au conventionalisme des philosophes politiques de la modernité, invoque « tous », c’est-à-dire tous les citoyens, à la limite, tous les hommes. Les philosophes politiques de l’Antiquité, qui pensaient que l’homme est par nature un animal politique, autrement dit que la société n’est pas le résultat de l’association d’individus pensés séparés  « avant » le pacte, ne faisaient pas aussi fortement appel à « tous » les individus : ils partaient du fait de la société et ne la pensaient pas faite par les hommes. Mais ils pensaient que ce sont les hommes qui font les lois, les normes de vie collective. Le bon régime est celui qui est conforme à la nature des hommes et à la nature du peuple particulier envisagé. Les Anciens supposaient donc une plus grande diversité de régimes possibles que les Modernes, pour lesquels la « bonne » association devait exprimer et défendre les intérêts des individus, « avant » en quelque sorte, les intérêts de la communauté — ce qui n’est pas sans poser de graves problèmes. Soulignons ensuite l’ambiguïté de la notion de « conditions ». La justice est l’égalité des conditions. Cela veut-il dire que la justice consiste à égaliser entièrement les citoyens de telle sorte qu’« aucune tête ne dépasse » ? Nous avons commencé en nous interrogeant sur cette notion de l’égalité et en l’écartant comme contraire à la notion vraie de la justice. Qu’est-ce donc que cette égalité des conditions que Rousseau ici affirme, s’il ne s’agit pas de l’égalité des biens, des honneurs — pour ne pas parler de l’égalité encore plus problématique, encore plus « injuste » des plaisirs[1]. En fait, Rousseau affirme ici que la justice est l’égalité des citoyens devant la loi, qui est un principe connu depuis des millénaires, mais contraire à la société inégalitaire de l’Ancien régime.

Rousseau affirme donc dans ces deux premières phrases 1/ l’importance fondamentale de la justice pour la vie sociale et politique, et 2/ l’importance de l’égalité de tous les citoyens devant la loi. Que la justice ne soit « que cette égalité », c’est ce que la suite du texte va nous montrer.

Le thème des phrases suivantes, qui concernent le rapport des gouvernés aux lois, est le respect des lois et les exceptions à la stricte observance des lois. Rousseau appelle le gouverné un « citoyen », ce qui signifie un homme qui participe à la vie politique et en dernière instance au gouvernement. Cela montre la préférence « démocratique » de Rousseau : en démocratie, le citoyen est membre du souverain, il est avec tous les autres citoyens, le souverain, le peuple souverain. Et le citoyen est un partisan strict de l’observance des commandements des lois. Les exceptions au contraire suppose l’inégalité, des privilèges accordés à des particuliers. Par conséquent, dans le peuple, il y a un refus spontané des exceptions et un amour des lois. C’est la loi qui libère le peuple, c’est le respect des lois qui fonde la stabilité politique et la confiance que l’on accorde au gouvernement. Il est vrai que dans une communauté politique où les citoyens sont associés au gouvernement, donc dans un régime « démocratique », la loi « est l’expression de la volonté générale », donc de la volonté particulière de chacun devenue volonté générale, donc l’expression de la volonté de chacun tout court. Par suite, le respect des lois est l’expression d’une exigence collective, acceptée et voulue par tous. Ne pas respecter la loi, ce serait se contredire soi-même, dire « oui » d’un côté, et « non » de l’autre ; ce serait vouloir d’un côté la loi et les avantages qui en découlent, et refuser de l’autre les devoirs qui en sont inséparables. Rousseau semble donc dire ici que le peuple des gouvernés est spontanément favorable au gouvernement des lois et spontanément respectueux des lois. On peut émettre quelques doutes. Si les chefs tendent peut-être à usurper les droits qu’ils n’ont pas, il semble que beaucoup de particuliers (à commencer par les voleurs…) essaient de profiter pour eux-mêmes de certaines exceptions pour certaines choses. Le respect des lois n’est pas si grand chez le peuple ; ou le citoyen est peut-être ici un peu « idéalisé ».

Cela ne veut pas dire que Rousseau n’ait pas profondément raison sur le plan théorique. Le respect des lois est fondamental dans une cité, et lorsque la loi n’est plus respectée, il n’y a plus d’ordre, donc plus de stabilité, donc les intérêts particuliers règnent au détriment évident de l’intérêt général. Par suite, il est vrai que celui qui respecte profondément la loi veut qu’elle soit appliquée strictement, sans exceptions, ou avec le moins d’exceptions possible. Et il est vrai aussi que ce respect des lois est peut-être plus grand chez les gouvernés que chez les gouvernants dans la mesure où les gouvernés sont moins immédiatement ou moins manifestement en mesure de contourner la loi ou de pouvoir obtenir des exceptions en leur faveur. Ainsi, il est vrai que, lorsque chacun s’interroge sur la loi et les exceptions à son observance des lois, « tous » ont tendance à craindre les exceptions et à aimer la loi. La loi libère de l’oppression, elle instaure la justice. Mais si chacun se tient à soi-même ce discours et l’accepte, chacun, ou la plupart peut-être, cherche en pratique à faire exception pour soi-même s’il peut échapper aux rigueurs de la punition. Il y a donc un problème que Rousseau ici ne soulève pas. Mais il met assurément bien en évidence l’amour de la loi qui est lié à la situation du gouverné. La loi vient d’abord au secours des faibles, des petits, des malheureux. C’est une vérité immémoriale.

C’est aussi une vérité d’observation que les chefs ont tendance à usurper leur pouvoir. Rousseau se fait ici le porte-parole d’une opinion courante. La question est cependant de savoir s’il exprime seulement l’opinion courante selon laquelle les chefs sont corrompus. En effet, un philosophe peut-il prétendre apporter quelque chose au débat s’il se contente de répéter des opinions généralement partagées ? Sans doute pas. Alors ? Voyons ce que dit le texte. Les chefs ont une tout autre opinion vis à vis des lois que le peuple. Ils veulent partout des préférences. Et s’ils veulent des lois, ce n’est pas pour s’y conformer, pour les respecter, mais pour en être les juges. Ainsi les lois qu’ils veulent sont leurs lois, les lois qui visent à leur propre intérêt, et ils veulent ces lois pour se faire craindre en leur nom. Cela exprime une notion courante : les gouvernants gouvernent en vue de leur intérêt et non en vue de l’intérêt commun. Pourtant, l’intérêt commun est la justice. Les gouvernants ne peuvent-ils défendre la justice ? Ce problème est aussi ancien que la vie politique. Assurément, les Anciens le connaissaient, qui distinguaient entre les régimes justes (ou modérés) et les régimes injustes. Est juste un régime dont le gouvernement cherchent à réaliser le bien commun ; est injuste un régime dont le gouvernement cherche à privilégier une partie seulement de la population de la cité. Et un régime juste est dans les faits un régime dans lequel règnent les lois. Et ce n’est pas d’aujourd’hui, ni de l’aujourd’hui de Rousseau, que l’on fait reproche aux gouvernants de gouverner pour une clique ou pour leurs propres intérêts. Les gouvernants, ou « les chefs », semblent inévitablement conduits à privilégier leurs intérêts sur l’intérêt commun et par suite à faire des exceptions à l’égalité des citoyens devant la loi. Les lois ne leur servent que pour imposer leur pouvoir, elles ne sont pas des limites à ce pouvoir. Ils veulent imposer leur volonté. Ils veulent donc des lois pour se substituer aux lois et pour se faire craindre eux-mêmes derrière les lois qu’ils veulent. Il faut craindre la loi, nous dit Rousseau, comme il faut l’aimer, et la crainte et l’amour des lois sont une seule et même chose vue de deux points de vue différents. Dans une cité, il faut que le citoyen craigne le châtiment qui frappe celui qui viole la loi et il faut aussi que le citoyen aime la loi qui assure la justice et la liberté. C’est donc la loi qu’il faut craindre, et non pas les chefs. Mais les chefs sont les représentants, ou les auteurs, de la loi. Par suite, ils sont souvent identifiés à la loi. Et certains chefs, c’est un fait, se font les arbitres de la loi qu’ils devraient pourtant eux aussi respecter. Ils outrepassent ainsi leur rôle de représentants de la loi, de gardiens de la justice. Et, nous dit Rousseau, « tout les favorise dans ce projet ». Ils disposent en effet du pouvoir exécutif, donc de la force publique. Et ils utilisent leur pouvoir, « les droits qu’ils ont », pour « usurper sans risque » les droits « qu’ils n’ont pas ». Ces droits qu’ils n’ont pas sont ceux justement qui vont contre l’égalité et la justice, qui privilégient une partie de la cité sur le tout.

Il est clair que Rousseau nomme ici une réalité. Mais se faisant ici l’expression d’une opinion courante, nous enjoint-il de l’adopter ? Est-ce une vérité absolue que les chefs, toujours, cherchent à usurper la fonction qui est la leur pour faire profiter de leur pouvoir leurs amis et leurs parents ? N’y a-t-il jamais eu de « chef » juste, soumis aux lois ? Et surtout, Rousseau n’envisage-t-il pas, dans son Contrat Social, une cité dans laquelle les gouvernants n’usurperaient pas le pouvoir ? Une cité « juste », dans laquelle il y aurait une égalité devant la loi et dans laquelle les gouvernants gouverneraient en vue de l’intérêt commun ? Il est clair que si. Par suite, s’il évoque la possibilité que les chefs soient injustes, c’est pour nous inciter à envisager avec lui autre chose. Cette autre chose, c’est le régime démocratique dans lequel les gouvernants ne disposent que d’une partie d’une pouvoir, et sont constamment sous la surveillance des autres pouvoirs, législatif et judiciaire, le premier établissant les lois et nommant les gouvernants, le second réglant les différends entre les citoyens et jugeant aussi de la constitutionnalité des lois (c’est le rôle du Conseil Constitutionnel en France, de la Cour Suprême aux Etats-Unis, et il existe des institutions analogues dans toutes les démocraties).

Ainsi Rousseau ne veut-il pas désespérer son lecteur devant l’impossibilité de la justice des gouvernants, mais au contraire favoriser l’instauration d’un Etat démocratique, dans lequel règnerait la loi et la justice. Car l’amour de la loi n’est pas voué à l’absurdité qui serait la conséquence de son inutilité ou de sa vanité. Car l’amour de la loi serait vain et inutile si les chefs ne pouvaient jamais être qu’injustes et si rien ne pouvait contrecarrer leur tendance à faire des « exceptions ».

La lecture et l’analyse de ce texte nous a donc permis de réfléchir au problème de la loi et de la justice, et à comprendre à la fois sa complexité et la nécessité de rechercher ces piliers de toute communauté politique.

Exemple de réflexion sur le sujet : Pourquoi l’égalité est-elle essentielle au droit ?

Le droit, qui s’oppose au tordu et au courbe, désigne l’ensemble des lois qui sont en vigueur dans une communauté politique. Il n’y a pas de droit, pas de loi, sans communauté humaine et ce droit et ces lois visent précisément à donner forme à cette communauté, à la fonder dans un certain « bien » que l’on appelle alors « justice ». Le droit, ou le juste, s’oppose donc à l’absence de droit, ou de loi, et à l’injustice. La question qui nous est ici posée demande « pourquoi l’égalité est-elle essentielle au droit ? » Assurément, la justice semble avoir partie liée avec l’égalité. La justice est la notion d’une répartition qui soit appropriée aux agents et aux actes qu’ils ont accomplis. La justice consiste à « attribuer à chacun le sien », à attribuer à chacun ce qui lui revient, ce qu’il mérite. S’il en est ainsi, la justice ne saurait consister à donner à chacun la même chose qu’à un autre. Il y a donc bien égalité dans le droit, mais cette égalité ne repose pas sur une identité, ou cette égalité n’est pas une égalité stricte ou arithmétique. Il est par conséquent important de distinguer l’égalité qui est, peut-être, essentielle au droit, de l’égalitarisme niveleur qui veut que tous aient droit à la même chose quoi qu’ils aient fait, et quel que soit le travail qu’ils ont dû faire pour le faire.

La question dit en outre « essentiellement ».  Ce mot, dérivé d’« essence », qui désigne la nature profonde d’une chose, ce qui la définit et la distingue de toute autre, est important. Si le droit est essentiellement égalité, cela signifie qu’il n’est pas égalité par accident, par hasard, ou selon les circonstances. S’il est essentiellement égalité, c’est que l’égalité fait partie intrinsèque de la nature du droit : il n’y aurait pas de justice s’il n’y avait de l’égalité. Mais quelle égalité ?, c’est toute la question puisque nous avons reconnu que la justice ne saurait consister à attribuer à chacun la même chose indépendamment de ce qu’il a fait.

Si l’on cédait aux mots d’ordre égalitaristes, la société humaine semblerait vidée de toute incitation au dépassement de soi et des autres. La vie humaine comprend inévitablement une forme ou une autre de rivalité, de concurrence, de lutte. S’il y a partage, solidarité, fraternité même, ce n’est pas sur un fond indifférencié où chaque homme serait l’égal et la réplique de n’importe quel autre, c’est au contraire sur le fond de différences irréductibles et d’inégalités de réalisation évidentes. Il y a partage et solidarité parce que ces choses-là ne vont pas de soi, parce qu’elles visent à réparer, à compenser, les effets souvent difficiles de la lutte pour la vie. On peut sans doute espérer un avenir meilleur, où il n’y aurait plus de combat, plus de travail, où l’abondance rendrait toute envie superflue et inutile puisque tout le monde pourrait obtenir tout ce qu’il voudrait. Mais on peut également penser qu’une telle vision de l’avenir est pour le moins utopique et que la réalité de nos vies suppose de pouvoir assumer le mieux possible, le plus dignement et le plus justement possible, les tâches qui nous reviennent. Et ce n’est pas en faisant comme si l’homme était naturellement bon, ou était devenu « bon » que l’on parviendra à cet avenir radieux. Au contraire, le fait de regarder des filous comme des anges conduit à favoriser la filouterie. Peut-être est-ce là un enseignement de l’expérience des pays du « socialisme réel » et de son échec si surprenant dans les années 1989-91. Et la justice, il faudrait le rappeler, n’est pas la bienfaisance, même si elle est en soi bonne. Les criminels le savent bien, qui n’en attendent pas des récompenses.

Par suite, s’il est vrai que l’égalité a quelque chose à voir avec la justice et peut-être quelque chose d’essentiel, de sorte que l’égalité soit constitutive de la justice, l’égalité ne saurait être une égalité stricte.

On peut donc considérer que la nature même de l’homme, le fait qu’il est destiné par la nature à se dépasser constamment lui-même (en apprenant des choses nouvelles, en s’améliorant intellectuellement et moralement), s’oppose à l’existence d’une égalité strictement arithmétique. Et en outre la vie sociale est toujours, sous une forme ou sous une autre, une confrontation avec les autres qui met en cause et en péril mes opinions ou mes actions. L’homme vit avec les autres, et le regard des autres, leur jugement, influe nécessairement sur lui.

L’égalité que l’on peut dire « essentiellement » appartenir au droit est une égalité proportionnelle, une égalité de rapport. On peut l’exprimer de la manière suivante, ce que A a accompli lui permet d’obtenir telle récompense ou tel châtiment, et ce que B a accompli lui permet d’obtenir telle autre récompense et tel autre châtiment ; A et B sont différents, et leurs actes sont différents, ils ne doivent donc pas avoir la même chose, mais cependant, le rapport entre A et ce qu’il obtient doit être le même que celui entre B et ce qu’il obtient. Ainsi, si les actions de A sont désignées par X et les actions de B par Y, alors la justice veut que A/X soit égal à B/Y. La justice est ainsi essentiellement égalité, mais égalité de rapport et non pas égalité strictement arithmétique qui serait en fait une injustice puisque chacun disposerait des mêmes choses alors que leurs mérites seraient sensiblement différents.

Cependant, l’égalité n’est pas seulement ce qui régit la répartition des biens et des honneurs. L’égalité est aussi l’égalité devant la loi. Et cette égalité n’est pas une égalité de rapports. Chaque homme est reconnu comme l’égal de tout autre devant la loi, et c’est pourquoi la justice ne saurait être influencée par le prestige ou la puissance sociale ou économique d’un homme. L’idée de la justice, la vérité de la justice, c’est que tout homme doit être jugé en fonction de ses actes, et non pas en fonction de sa nature ou de sa condition (il est arabe, juif, riche ou pauvre). En ce sens aussi, l’égalité appartient essentiellement à la justice ? Mais il est clair que cette égalité est constamment menacée par les tentations des préférences et des exceptions. C’est une autre raison encore pour aimer la loi et la respecter. Car la justice, comme tout bien humain peut-être, et plus que tout autre, n’est jamais instaurée une fois pour toutes et dans chaque cas et à chaque génération il faut transmettre sa défense et son application. Et il faut toujours recommencer. Les trompeurs et les sophistes sont ceux qui nous disent que « après » tout sera différent et tout coulera de source. L’application de la justice sera toujours difficile et périlleuse ; elle sera aussi toujours aussi nécessaire qu’aujourd’hui.

L’égalité nous est donc apparue comme essentielle au droit, non seulement dans la répartition des richesses et des honneurs, mais aussi comme égalité devant la loi. Le symbole de la justice, qui est une jeune femme aux yeux bandés tenant dans une main une épée (le glaive du châtiment) et de l’autre une balance, le montre : elle a les yeux bandés parce qu’elle ne regarde pas à qui elle s’applique, et donne à tous sans considération des personnes.


[1] A ce sujet, je ne saurais trop vous conseiller la lecture de l’assemblée des femmes d’Aristophane.

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