Éleuthère

Olivier Sedeyn Yoga, Chant, Vers la Sagesse

L’artiste selon Bergson

L’artiste, un « voyant », qui voit la vérité des choses

« Qu’est-ce que l’artiste ? C’est un homme qui voit mieux que les autres car il regarde la réalité nue et sans voiles. Voir avec des yeux de peintre, c’est voir mieux que le commun des mortels. Lorsque nous regardons un objet, d’habi­tude, nous ne le voyons pas ; parce que ce que nous voyons, ce sont des conventions interposées entre l’objet et nous ; ce que nous voyons, ce sont des signes conventionnels qui nous permettent de reconnaître l’objet et de le dis­tinguer pratiquement d’un autre, pour la commodité de la vie. Mais celui qui mettra le feu à toutes ces conventions, celui qui méprisera l’usage pratique et les commodités de la vie et s’efforcera de voir directement la réalité même, sans rien interposer entre elle et lui, celui-là sera un artiste. »

                                                                                                                                            r Henri Bergson

Le texte qui est proposé à notre réflexion porte sur l’artiste et donne une définition de l’artiste. Par là même, il nous donne implicitement au moins une définition de ce que c’est que l’art et de ce que c’est qu’une œuvre d’art. Une ré­flexion sur l’art doit toujours affronter le problème du rapport de l’art à ce que l’on appelle « la réalité ». L’art doit-il exprimer la réalité ? Et alors quelle réalité, celle qui est extérieure à l’artiste et qu’il chercherait alors à exprimer, ou celle qui lui est intérieure et qui ne peut donc nous toucher que dans la mesure où nous nous sentons en accord avec ce qu’il nous fait éprouver par son œuvre ? Et même, on peut bien penser que l’art n’exprime aucune réalité, qu’il est pure création de formes, sans référence à aucune réalité extérieure ou intérieure. Mais alors quelle peut bien être alors la fonction, le rôle, de l’art ? Toutes ces questions nous montrent que l’art est quelque chose de difficile à définir et par conséquent que nous devons réfléchir beaucoup pour arriver à comprendre ce que c’est. Et pourtant, la plupart du temps, nous faisons allègrement comme si nous le savions, comme si nous n’avions pas besoin de savoir de quoi nous parlons quand nous parlons de l’art. Comme si nous pouvions nous passer d’une compréhension de ce que nous disons. Traditionnellement, la notion de l’art est liée à celle du « beau » ; l’œuvre d’art est celle qui vise et réalise, au moins en partie, ce que l’on appelle « beau ». Et le fait est que lorsque quelque chose nous « plaît », nous avons tendance, spontanément, naturellement, à dire : « c’est beau! ». Traditionnellement, il existait des « règles » du beau, des règles de l’art, si l’on peut dire. Mais il est évident que l’art contemporain a bouleversé toutes ces règles. Mais la conséquence en est que nous avons alors bien plus de mal à dé­finir ce que c’est que l’art, qu’il nous faut pourtant bien définir si nous voulons savoir ce que nous disons lorsque nous en parlons. L’opinion courante se réfu­gie dans le relativisme du « chacun pense comme il veut », mais dans ce do­maine comme dans d’autres, celui qui a l’exigence de comprendre ne peut pas s’en satisfaire, car il cherche la vérité. Et il y a peut-être de la vérité dans l’art. Et il y a peut-être une vérité de l’art, c’est-à-dire tout simplement une affirma­tion ou un ensemble d’affirmations qui correspondent à la réalité de l’art, au­jourd’hui comme dans le passé. Mais il est clair qu’il n’est pas immédiatement facile de résoudre les problèmes qui entourent la définition de l’art aujourd’hui. Ce n’est pas une raison pour nous décourager.

Revenons au texte de Bergson. Et lisons le attentivement avec à l’esprit la conscience des problèmes que nous venons d’évoquer. Et nous constatons tout de suite que Bergson n’est pas relativiste, qu’il prétend donner ici une défini­tion de l’artiste. Une définition, c’est-à-dire énoncer les caractères essentiels qui « font » l’artiste. Ce n’est donc pas un texte relativiste, ou subjectiviste. C’est un texte qui prétend affirmer la vérité de ce qu’est un artiste. La thèse de ce texte, c’est que l’artiste est un « voyant » (rappelons-nous les propos de Rimbaud sur le poète), c’est que l’artiste voit mieux que les autres hommes, c’est que l’artiste saisit une réalité plus profonde que le commun des mortels et qu’il la saisit « directement », tandis que les autres hommes ne la saisissent qu’ « indirectement ». L’artiste serait donc pour Bergson un homme qui est en avance sur les autres hommes, un homme qui comprendrait mieux et plus pro­fondément les choses. Nous ne savons pas si l’auteur a raison, mais cette thèse a le mérite d’être formulée et sa clarté même peut nous être précieuse si nous ré­fléchissons véritablement au problème posé par le fait qu’il y a des artistes.

Si nous nous penchons maintenant sur la structure de l’argumentation, qui peut nous aider à mieux comprendre la thèse de l’auteur, nous constatons que le texte est composé de cinq phrases. La première énonce la question à la­quelle le texte donne une réponse. La deuxième définit l’artiste comme un « mieux voyant » (comme on parle des « mal entendants »), et elle explique cette vision meilleure de l’artiste par le fait qu’il envisage la réalité « nue et sans voiles ». La troisième phrase reprend et réaffirme cette vision supérieure de l’artiste en l’identifiant ici au peintre. On pourrait donc dire que les trois pre­mières phrases, liées ensemble, énoncent à la fois le problème et la thèse du texte. La quatrième phrase nous fait entrer dans l’argumentation. Plus longue, elle expose la vision courante, ou elle décrit la manière habituelle de regarder de la plupart des hommes, non, de tous les hommes, car l’auteur dit « nous ». Dans le regard habituel, ordinaire, courant, que nous autres hommes nous por­tons sur les choses, ce ne sont pas les choses que nous regardons. Nous ne voyons pas les choses elles-mêmes. Cela est étrange, car assurément, quand je vois une table, j’ai bien l’impression que je la vois. L’auteur nous dit que ce que nous voyons alors, ce ne sont pas les objets que nous croyons assurément regar­der, mais des conventions que nous plaçons entre les objets eux-mêmes et nous ; et il précise ensuite en disant que ces conventions sont des signes convenus qui nous aident à reconnaître un objet et à le distinguer pratiquement d’un autre, et il précise encore, « en vue de la commodité de la vie ». Que veut-il dire par là ? Il est clair que nous croyons voir les objets eux-mêmes lorsque nous posons notre regard sur eux. Et pourtant, il est vrai aussi que les œuvres d’art ont pour caractéristique, en tout cas lorsqu’elles nous plaisent, de nous troubler, de nous désorienter, de nous étonner, de susciter notre admiration et notre plaisir, comme si elles nous montraient quelque chose que nous n’avions jamais vu. Et ne disons-nous pas précisément que ce que nous voyons alors est « beau » ? Bergson veut donc dire que ce que croit voir la vision habituelle n’est pas la chose réelle, mais seulement la représentation courante, utile et commode, de la chose, qui suffit pour la vie pratique, ou dont la vie pratique a besoin. Bergson veut donc dire que la réalité n’est pas ce que nous croyons voir, ou plus préci­sément, il dit que ce que nous croyons voir n’est pas ce que nous croyons voir, et qu’il y a, au-delà de nos conventions habituelles, qui assurent l’utilité et la commodité de nos échanges, une « autre » réalité.

La réflexion sur la science, ou sur la philosophie, nous a déjà conduits à penser que, à côté, ou « derrière », l’apparence, il y a une réalité plus profonde et plus réelle, bien que, au départ, nous ne croyons réel que ce que nous sommes habitués à voir, c’est-à-dire, la seule apparence. Le seul fait qu’il existe une activité de recherche de la vérité nous montre que la vérité n’est pas im­médiate, mais le résultat d’une investigation, que le réel n’est donc pas seule­ment l’apparence, mais aussi l’être qui apparaît et qui n’est pas tel qu’il appa­raît. Cela implique donc que la réalité n’est pas uniforme, mais multiple et complexe et que l’apparence, c’est-à-dire ce que nous croyons voir, n’est qu’un aspect, et peut-être seulement secondaire, de la réalité.

L’artiste est en ce sens comparable au philosophe et au savant. Lui aussi « cherche » la réalité au-delà des représentations courantes des hommes.

Ce qui est spécifique à la thèse de Bergson, c’est que ce que nous croyons voir, ce n’est pas ce que j’ai appelé précédemment l’apparence, mais seulement des signes conventionnels, c’est-à-dire des étiquettes, que nous collons sur les choses et les êtres et dont nous nous contentons. Ce qui signifie que nous vi­vons habituellement dans un monde de conventions et d’abstractions, même lorsque nous croyons vivre dans le monde concret. Et que l’artiste, ou le philo­sophe, en dérangeant notre vision habituelle, nous font voir autrement, ou d’autres choses, et ainsi, nous « ouvrent » l’esprit et le cœur, si nous le voulons bien. Mais cette thèse signifie aussi que la vie courante, la vie habituelle, la vie conventionnelle, la vie quotidienne, a besoin de ces conventions utiles, qui permettent ainsi de reconnaître et de distinguer, et donc de manipuler les ob­jets extérieurs. Car la vie courante ne vise pas à la beauté, ni à la contemplation de la vérité, elle vise à la survie et à la maîtrise utile du milieu dans lequel vit l’­homme. L’homme a donc besoin de ces conventions qui sont, selon Bergson, « abstraites ». Mais si l’homme se réduisait, comme néanmoins souvent il se ré­duit, à ces conventions, si l’homme ne ressentait aucune admiration, aucun trouble, s’il était parfaitement adapté et conforme, ne perdrait-il pas aussi beaucoup, sinon tout, de son « humanité » ? Et si la réponse est positive à cette question, nous voyons que l’art, la philosophie, en nous tournant vers « autre chose » que ce à quoi nous sommes habitués, nous aident, d’une certaine ma­nière, à voir la « vraie » réalité, et aussi à devenir plus véritablement des êtres humains, c’est-à-dire non pas des animaux sociaux plus ou moins adaptés, mais des chercheurs de vérité ouverts à la nouveauté proposée par la réalité du monde et des autres.

Cela s’exprime d’une certaine façon dans la dernière phrase du texte, qui oppose précisément la vision courante et conventionnelle à la vision de l’artiste. Ce dernier « met le feu » aux conventions, et c’est bien pour cela qu’il dés­oriente et qu’il éduque, qu’il humanise et qu’il civilise. Même si, ce faisant, il se moque et se détache, souvent pour son propre malheur (mais il n’y peut rien, s’il est un véritable artiste), des autres hommes qui cherchent d’abord les com­modités. L’artiste regarde la réalité « directement », il écarte les conventions, les abstractions, les étiquettes, et il ouvre les yeux, il s’expose à la surprise dérou­tante et merveilleuse de la rencontre du nouveau. Il prend ainsi des risques, mais le risque est beau de parvenir à une réalité plus vraie.

Si nous revenons aux problèmes concernant l’art par l’énoncé desquels nous avons commencé, nous constatons que ce texte donne effectivement une définition de l’art et de l’artiste, et qu’il permet de comprendre à la fois la fonction, plus ou moins critique, de l’art et la richesse de l’émotion esthétique que nous ressentons devant une œuvre d’art qui nous plaît. L’étude de ce texte nous permet donc de préciser à la fois notre compréhension intellectuelle et l’é­vénement intérieur que constitue la rencontre déroutante et merveilleuse de l’art dans notre vie ; elle nous pousse à rechercher cette réalité que nous cachent les conventions, à aller au-delà des limites que nos opinions nous imposent, donc à continuer à nous éduquer nous-mêmes, à grandir intérieurement.

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