Éleuthère

Olivier Sedeyn Yoga, Chant, Vers la Sagesse

Le langage humain selon Bergson

la spécificité du langage humain : la mobilité des signes

Si […] les fourmis, par exemple, ont un langage, les signes qui composent ce langage doivent être en nombre bien déterminé, et chacun d’eux rester invariablement attaché, une fois l’espèce constituée, à un certain objet ou à une certaine opération. Le signe est adhérent à la chose signifiée. Au contraire, dans une société humaine, la fabrication et l’action sont de forme variable, et, de plus, chaque individu doit apprendre son rôle, n’y étant pas prédestiné par sa structure. Il faut donc un langage qui permette, à tout instant, de passer de ce qu’on sait à ce qu’on ignore. Il faut un langage dont les signes — qui ne peuvent pas être en nombre infini — soient extensibles à une infinité de choses. Cette tendance du signe à se transporter d’un objet à un autre est caractéristique du langage humain. On l’observe chez le petit enfant, du jour où il commence à parler. Tout de suite, et naturellement, il étend le sens des mots qu’il apprend, profitant du rapprochement le plus accidentel ou de la plus lointaine analogie pour détacher et transporter ailleurs le signe qu’on avait attaché devant lui à un objet. « N’importe quoi peut désigner n’importe quoi », tel est le principe latent du langage enfantin. On a eu tort de confondre cette tendance avec la faculté de généraliser. Les animaux eux-mêmes généralisent, et d’ailleurs un signe, fût-il instinctif, représente toujours, plus ou moins, un genre. Ce qui caractérise les signes du langage humain, ce n’est pas tant leur généralité que leur mobilité. Le signe instinctif est un signe adhérent, le signe intelligent est un signe mobile.

                                                                                                                                                        Bergson

Le texte qui est proposé à notre réflexion est un texte qui s’attache à distinguer le langage proprement humain des autres formes de langage et en particulier du langage des autres animaux. Langage signifie ici ensemble de signes, au sens très large du mot. A quel domaine appartient un texte réfléchissant sur le langage ? De quoi s’agit-il lorsque nous parlons du langage, lorsque nous réfléchissons au fait que les hommes parlent ? Il s’agit en fait de ce qui caractérise au plus profond l’être humain. Et n’était-ce pas ce que voulait dire Aristote lorsqu’il définissait l’homme comme l’animal doué de logos, c’est-à-dire inséparablement de langage et de raison ? Réfléchir sur le langage, c’est donc réfléchir sur l’homme, et nous sommes alors dans le domaine de l’anthropologie, ou de la philosophie générale, ou de la métaphysique, qui s’intéresse aux grandes divisions de l’être. Le langage apparaît en effet comme une réalité d’importance considérable pour l’homme puisque, si l’homme parle, c’est non seulement qu’il dispose d’une capacité à mettre à distance les choses dans une représentation, mais encore qu’il est en mesure, dans cette distance qui constitue la représentation en tant que telle, de connaître, de comprendre, d’atteindre donc la vérité, et d’imaginer le nouveau, l’inouï, et ensuite, de le faire, de le réaliser concrètement. Réfléchir sur le langage, c’est donc bien évidemment réfléchir sur l’homme, mais c’est aussi réfléchir à la condition de ces activités spécifiquement humaines que sont les arts (les techniques et les beaux-arts), la religion, la philosophie ou la science, puisque sans langage, sans le langage humain, ces activités spécifiquement humaines ne seraient pas ce qu’elles sont, et même ne seraient pas du tout. C’est en ce sens que Alain a pu dire que « celui qui n’a jamais réfléchi au langage n’a pas encore commencé à philosopher ». Et en effet, en ce qui concerne la philosophie ou la science, le langage est à la fois l’instrument de la pensée, et sa condition, et même son « élément » (au sens où l’on parle de l’« élément marin ») : pas de pensée sans langage, « c’est dans les mots que nous pensons » (Hegel), et c’est avec les mots que nous pensons.

La thèse du texte est que ce qui caractérise le langage spécifiquement humain, que Bergson distingue du langage des insectes dits « sociaux » que sont les fourmis, c’est la mobilité des signes, le fait que le même signe peut désigner des réalités différentes, alors que les signes liés à l’instinct des fourmis sont immuablement attachés à une signification toujours identique.

La forme de ce texte est une argumentation raisonnée, qui décrit et distingue et qui tire les conséquences logiques des arguments avancés. En même temps, ce texte est essentiellement descriptif et l’on peut se demander si l’on peut contester l’observation qui est la sienne.

Le texte se compose de treize phrases. Dans une première partie, qui comprend les six premières, Bergson compare le langage des fourmis au langage humain et en tire une conclusion (dans la sixième phrase : la caractéristique du langage humain est la tendance du signe à se transporter d’un objet à un autre). Dans une deuxième partie, l’auteur illustre son affirmation centrale par l’exemple du comportement spontané du petit enfant lorsqu’il commence à parler (les phrases sept, huit et neuf), puis il conteste l’assimilation de cette tendance de l’enfant à la généralisation en affirmant que où tout signe, en tant que signe, même instinctif, est général, et donc que les animaux eux aussi généralisent ; enfin Bergson rappelle la thèse qu’il a énoncée dans la phrase six. Et la dernière phrase synthétise en une formule l’argumentation du texte.

Entrons maintenant dans l’analyse du texte.

Les deux premières phrases nous parlent du langage des fourmis. L’auteur se contente de décrire et d’affirmer : les signes du langage des fourmis sont attachés à un objet et à un seul. De fait, le comportement des insectes comme les abeilles ou les fourmis se révèle à la fois extrêmement précis, extrêmement complexe, et simultanément toujours identique, toujours semblable à lui-même. Les signes de leur langage, puisqu’on parle bien de langage à leur sujet, sont adhérents à la chose signifiée. Il ne veulent jamais désigner qu’une seule et même chose. Tel n’est pas le cas du langage humain.

Dans les trois phrases suivantes, Bergson parle des hommes. Et d’abord, il souligne que, parce que la fabrication et l’action ont des formes variables chez les hommes, et que chaque individu humain doit en outre apprendre le rôle qu’il doit jouer (alors que dans la fourmilière ou dans la ruche, c’est la nature qui le détermine, il est inné : l’animal le connaît sans l’avoir appris) il faut un langage qui permette d’apprendre, c’est-à-dire de passer de ce que l’on sait à ce que l’on ignore encore, puisque l’individu humain n’est pas prédestiné par sa structure à occuper telle ou telle fonction sociale. Il est important de noter qu’un tel langage est nécessaire parce que la fabrication et l’action sont de formes variables. Alors que les fourmis se comportent toujours de la même manière, il est clair que les hommes ne fabriquent pas toujours les mêmes choses, ni de la même manière, il est clair que les hommes n’agissent pas toujours de la même manière. Bien entendu, il existe des ressemblances entre les conduites humaines, mais il est clair aussi que le monde humain est extraordinairement divers. Et l’une des questions que l’on se pose pour comprendre l’homme, c’est justement d’où vient cette diversité ? Elle vient peut-être du langage, ou le langage en est peut-être l’instrument. Pour que les hommes changent, pour qu’ils apprennent, il leur faut un langage permettant de passer de ce que l’on sait à ce que l’on ne sait pas. Il semble que le langage animal ne permette pas ce passage, et telle est peut-être[1] la raison de la fixité du comportement animal. En outre, le langage humain doit avoir des signes, en nombre toujours nécessairement limité (mais pas nécessairement fixe), susceptibles de signifier une infinité de choses. Non pas de signifier l’infini, mais de signifier toujours plus de choses que l’on ne le croit. Nous n’avons pas en effet l’expérience de l’infini. Nous disons que l’univers est infini parce que nous n’en pouvons voir les limites. De la même manière, nous constatons, si nous nous penchons sur le langage humain, et plus spécialement sur une seule langue, que si les signes en sont toujours en nombre relativement limité, néanmoins un homme peut, avec ces signes, dire des choses qui n’ont au sens strict jamais été dites ni entendues auparavant.

Enfin Bergson conclut que cette tendance du signe à se transporter d’un objet à un autre est caractéristique du langage humain. La cause première du fait que nous apprenons, que nous changeons, que nous évoluons et progressons dans la connaissance de la vérité, si peu que cela soit, c’est le fait que les signes de notre langage ne sont pas fixés de manière absolue et arrêtée, mais peuvent se transporter d’un objet à un autre. Ainsi dans la métaphore. Par exemple, je peux dire d’un homme : « C’est un lion. » Ainsi, tout spécialement dans ces mots étranges et si courants, qui nous servent en quelque sorte de « joker » : truc, machin, chose, qui peuvent se substituer à presque tous les noms. L’observation de Bergson semble donc bien exacte.

Il l’illustre ensuite par l’exemple du petit enfant qui apprend à parler et qui semble pris d’une folie de transporter le mot sur d’autres choses. Cette tendance innée, Bergson dit « naturellement », caractérise le langage enfantin. Et si elle est innée, elle n’est pas acquise, elle n’est pas apprise. Ce que l’homme apprend, ce sont des informations, mais la tendance à transporter un mot d’un objet à un autre est naturelle, et elle manifeste la capacité à apprendre qui caractérise l’être humain, peut-être avant tout conditionnement social.

Et cette tendance n’est pas la généralisation. Tout langage en tant que tel généralise, tout langage repose sur l’idée que l’on peut classer le réel, le découper en « genres » et en « espèces » et en « individus ». Michel est un « homme » particulier est un individu, qui appartient à l’espèce « homme », qui est elle-même liée au genre « animal ». Il est clair que notre observation du monde nous permet de distinguer les « animaux », les « végétaux », les « minéraux », et de distinguer, à l’intérieur de ces grands « genres », de multiples espèces, qui se différencient encore en un nombre considérable d’individus. Mais nous reconnaissons presque toujours un homme lorsque nous en rencontrons un, de même que nous identifions spontanément un arbre comme appartenant au genre « végétal » et que nous le confondons pas (la plupart du temps…) avec un rocher. Les signes nous permettent ainsi de découper le réel, et de classer les individus dans des espèces et les espèces dans des genres. Par conséquent, tout signe désigne quelque chose de général. Le signe « table » désigne l’ensemble des tables possibles et non seulement la table sur laquelle j’écris. De même le mot « ordinateur ». De même le mot « manger ». Parler signifie classer, généraliser. La tendance du petit enfant à transporter un mot d’un objet à un autre n’est pas cependant la tendance à généraliser, ou du moins pas seulement cette tendance, puisque il y a généralisation dès qu’il y a signe et qu’il y a des signes chez les animaux. Ce qu’il n’y a pas chez les animaux, selon toutes les observations que l’on a pu faire, c’est cette capacité à faire passer un mot d’un objet à un autre, c’est la mobilité des signes. Le propre de l’homme n’est pas de généraliser, mais de changer la signification des signes.

Et Bergson conclut son analyse par une formule heureuse : le signe instinctif est un signe adhérent, le signe intelligent est un signe mobile. Il révèle ainsi qu’il visait à distinguer l’instinct de l’intelligence.


[1] N’oublions pas que le philosophe n’affirme pas les choses dogmatiquement, il raisonne, c’est-à-dire fait des hypothèses, des observations, il s’efforce d’être logique, et il n’est peut-être à la fin jamais en possession du savoir ultime ; mais cela ne signifie pas que son propos soit réductible à l’affirmation de n’importe qui ; il y a bien de la différence, comme chacun peut l’observer entre les affirmations irréfléchies, entre ce que la philosophie ou la science appelle l’opinion », et les affirmations réfléchies, même si elles ne sont pas absolument certaines.

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