Éleuthère

Olivier Sedeyn Yoga, Chant, Vers la Sagesse

Pascal sur la vérité et le mensonge entre les hommes

« 1/ Chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne de la vérité, parce qu’on appréhende plus de blesser ceux dont l’affection est plus utile et l’aversion plus dangereuse. 2/ Un prince sera la fable de toute l’Europe, et lui seul n’en saura rien. 3/ Je ne m’en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désa­vantageux à ceux qui la disent, parce qu’ils se font haïr. 4/ Or, ceux qui vi­vent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu’ils servent ; et ainsi, ils n’ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant eux-mêmes. 5/ Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes ; mais les moindres n’en sont pas exemptes, parce qu’il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. 6/ Ainsi la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle ; on ne fait que s’entre-trom­per et s’entre-flatter. 7/ Personne ne parle en notre présence comme il en parle en notre absence. 8/ L’union qui est entre les hommes n’est fondée que sur cette mutuelle tromperie ; et peu d’amitiés subsisteraient, si chacun sa­vait ce que son ami dit de lui lorsqu’il n’y est pas, quoiqu’il en parle alors sincèrement et sans passion. 9/ L’homme n’est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des autres. 10/ Il ne veut donc pas qu’on lui dise la vérité. 11/ Il évite de la dire aux autres ; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une ra­cine naturelle dans son cœur. »

                                                                                                                     Pascal

A quel domaine de réflexion le texte de Pascal qui nous est pro­posé appartient-il ? Il parle de la vie humaine, de la vie sociale, et de la sin­cérité et du mensonge. Tout cela semble faire de ce texte une réflexion sur l’homme, relevant de l’anthropologie. Mais cela ne suffit pas. En effet, il ne s’agit pas de la place de l’homme dans la nature ou dans le cosmos, ni du rapport de l’homme à Dieu ou à la vérité, bien que cela pourrait bien être le cas pour le rapport à la vérité. Il s’agit de la conduite humaine, de la conduite des hommes dans leurs relations avec les autres. Ce serait donc un texte moral, réfléchissant sur le bien, sur la « bonne conduite », sur la « bonne action ». On peut donc peut-être dire que ce texte appartient au domaine moral. Mais le thème central en est la vérité ou la sincérité dans les relations avec les autres. Si un texte moral suppose ou expose ce qu’est le bien, on devrait trouver dans ce texte une certaine conception du bien humain. Est-ce le cas ?

Quelle est la thèse soutenue par Pascal dans ce texte ? Elle sem­ble exprimée dans la phrase centrale : « Ainsi la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle ; on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter. » Mais il faudrait la reformuler : « Donc, la vie sociale est une tromperie générale ; les hommes ne font que se tromper les uns les autres en se flattant les uns les autres. » Assurément, le tableau semble assez triste. Ne nous laissons pourtant pas abuser. Si les hommes, si tous les hommes étaient des men­teurs, si le mensonge régnait absolument, à quoi servirait de dénoncer le mensonge ? Pascal, ici, comme tous les moralistes, décrit le mal en vue de le combattre. C’est là l’une des difficultés fondamentales de la morale. Pour dire le bien qu’il faut faire, il faut dénoncer le mal qu’il ne faut pas faire et qui, d’une certaine façon, règne : si le mal n’était pas là, la morale n’aurait plus aucune place. Le fait même que Pascal dénonce le mensonge social fait signe vers un bien, vers une vérité. Et par suite, le pessimisme apparent et réel de ce texte fait néanmoins signe vers quelque chose dans l’homme qui n’est pas mensonge ; et si ce quelque chose n’existait pas, s’il fallait déses­pérer totalement de l’homme, on voit mal comment un texte de morale tel que celui-ci pourrait avoir été écrit. Et ce texte est particulièrement écrit.

Cela nous amène à nous interroger sur la forme de ce texte. La conclusion d’une démonstration est incontestable ration­nellement. Est-ce le cas ici ? Sans doute pas, les certitudes apodictiques ne semblant pas devoir être trouvées en morale. Mais qui sait ? Peut-être y en a-t-il néanmoins. En tout cas, toute affirmation péremptoire, sur ce point comme sur d’autres, est nulle et non avenue pour un cher­cheur sincère de la vérité, c’est ce qui le distingue du conformiste qui répète des opinions sans jamais s’interroger. Pascal est assurément un écrivain, c’est-à-dire quelqu’un dont la manière d’écrire n’est pas anodine. Il est ca­ractéristique que l’on retrouve les œuvres de Pascal aussi bien dans les pro­grammes des facultés de lettres que dans les départements de philosophie ou de science. Les philosophes qui sont aussi des écrivains, des poètes, ne sont pas si nombreux. Il y a, bien sûr, au premier chef Platon, et puis Montaigne, Pascal, Rousseau, Nietzsche. Ecrire un « essai », des « rêveries » n’est pas la même chose qu’écrire un « Traité de morale », un « Discours de la Mé­thode », une « Critique de la Raison ». Platon écrivit des dialogues, des piè­ces de théâtre, comiques ou tragiques, et il ne parle jamais en son nom pro­pre. S’il en est ainsi, il semble impossible de répéter bêtement une affirma­tion d’un personnage de Platon, fût-il Socrate, comme si c’était celle de Platon. D’autant plus que l’exi­gence dramatique de l’écriture d’un dialogue rend la contradiction, l’évo­lution de la pensée, la surprise et les errances du raisonnement, nécessaires, indispensables au mouvement du texte, et, sur­tout, à l’o­rien­tation ou à la désorientation du lecteur, obligé, de ce fait, de « penser par lui-même » et non de ramasser une vérité toute faite.

Cependant, le fait qu’un texte soit écrit ne signifie pas qu’il ne puisse transmettre une vérité, voire une vérité certaine. On pourrait même dire le contraire : à répéter une phrase d’un auteur moins « écrivain », di­sons, un peu injustement Descartes, ou plus justement Kant ou Comte, on risque peut-être de rater la vérité essentielle qui ne peut être que retrouvée, revécue par le lecteur, et que les contours de la manière d’écrire d’un Platon ou d’un Pascal permettent peut-être plus adéquatement d’atteindre.

Pourtant, le texte de Pascal qui est devant nous est relativement clair et analytique et cela se vérifie si l’on en examine la structure.

Cette structure est assez claire. Nous avons un premier moment dans le texte     avec les cinq premières phrases, dont la première énonce une thèse et les quatre autres la développent. La sixième phrase synthétise : les hommes ne font que se tromper en se flattant mutuellement. Les cinq phra­ses suivantes constituent un nouveau développement, dont les trois dernières reformulent la thèse centrale énoncée dans la sixième phrase. Cependant, cette structure relativement claire ne présente pas un caractère d’évolution « linéaire » ou simplement progressive ; Pascal répète une affirmation plusieurs fois, en en variant l’énoncé et ces variations éclairent d’un jour nouveau ce qu’il veut dire. Ainsi, la première phrase, la sixième, la neuvième, réaffirment la faus­seté et le mensonge qui règnent dans les relations sociales.

Notons encore que le mot de vérité se retrouve dans la première, la troisième et la dixième phrase, et, de manière sous-jacente dans l’ensemble du texte ainsi que les mots illusion, tromperie, hypocrisie, dégui­sement, mensonge. Vérité et mensonge entre les hommes, tel pourrait être le titre de ce texte.

Soulignons également l’importance des mots signifiant l’intérêt, l’utilité, l’avantage et le désavantage, qui nous montrent que le souci de l’intérêt personnel est à l’origine de nos mensonges.

Enfin, remarquons que la dernière phrase est la seule à évoquer une cause, une explication : ces dispositions au mensonge sont enracinées dans le cœur de l’homme. La question sur laquelle ce texte nous invite donc à nous interroger est la suivante : D’où vient cette propension au mensonge qui caractérise si généralement l’être humain ? Et il donne une indication : elle est enracinée dans son cœur. C’est à chacun de nous de tenter de voir les choses par soi-même. En observant notre cœur.

A la fin de cette introduction, nous comprenons un peu mieux ce texte, nous voyons un peu mieux vers où il se dirige, le problème qu’il pose, et la thèse qu’il propose, qui n’est pas une « solution ». Nous voyons ce problème et cette thèse dans toute leur complexité.

Entrons donc dans l’analyse de détail.

Dans ce que nous avons distingué comme une première partie (les cinq premières phrases), Pascal développe l’affirmation de la première phrase. « Chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne de la vérité, parce qu’on appréhende plus de blesser ceux dont l’affection est plus utile et l’aversion plus dangereuse. » Si je tente de re­formuler cette phrase, cela pourrait donner : Chaque fois que je réussis à gravir un échelon de la société, chaque fois donc que je « réussis » davan­tage socialement, je me trouve plus éloigné de la vérité, parce que plus ma place sociale est élevée, plus je vais devoir ménager ceux dont le jugement influe sur ma position. Cette phrase est très importante, elle affirme que plus je m’élèverai dans la société et plus je serai enclin au mensonge, parce que mes relations seront plus dépendantes de ceux qui sont encore au-dessus de moi. Il y a beaucoup de choses dans cette phrase, qui peuvent être difficiles à comprendre à un homme d’aujourd’hui. Le présupposé social d’une telle affirmation est une société très hiérarchisée, séparée entre les grands et la cour d’un côté et les non-nobles de l’autre, parmi lesquels il y a d’abord ceux qui gravitent autour des grands et du roi, et ensuite tous ceux qui en sont éloignés. Quelle que soit notre propension à épingler aujourd’hui les privilèges des puissances d’argent, les riches ne sont pas les « Grands » et la société politique n’est pas la cour de la monarchie absolue. Notre société n’est plus divisée comme la société de Pascal, notre société est homogène, égalitaire, et du coup peut-être notre déguisement et notre mensonge ne sont-ils pas les mêmes que ceux envisagés et dénoncés ici par Pascal. Si je reformule encore cette phrase en tenant compte de cet aspect historique, cela donne : chaque degré que je gravis dans la société hiérarchisée et inégali­taire de l’Ancien Régime, chaque échelon atteint dans « le monde », c’est-à-dire dans le grand monde, m’empêche davantage de dire la vérité, parce que, plus je suis prêt du sommet, plus je dépends de personnages qui peu­vent m’être utiles et dont j’ai par conséquent besoin qu’ils m’aiment et ne me haïssent point. Cela s’explique : Réussir dans le monde, surtout dans l’Ancien Régime, cela impliquait se mettre dans la dépendance d’un puis­sant, d’un plus puissant que soi, et, dans ces relations de dépendance, il était impératif de gagner les faveurs et de ne pas les perdre. Par suite, plus je m’élève dans la hiérarchie sociale, plus j’ai besoin de mentir, de faire sem­blant.

Et la phrase suivante l’illustre par l’exemple d’un prince qui ne sait pas que l’on se moque de lui parce que tout le monde lui ment autour de lui. C’est qu’on a trop peur de perdre les faveurs qu’il accorde, d’être l’objet de son aversion ; c’est aussi qu’on espère en obtenir. Il n’y a plus de prince de ce genre dans notre société. Mais il y a l’Etat et ses « subventions »…

La troisième phrase est une nouvelle formulation plus générale : il est utile de dire la vérité car celui qui l’apprend s’en trouve renforcé, mais celui qui la dit s’expose. Il n’est pas bon socialement d’être celui qui dit la vérité. On comprend bien que la vérité soit utile : il vaut mieux connaître la vérité qu’être entretenu dans l’ignorance ou dans l’illusion. Cela vaut mieux, mais le préfère-t-on toujours ? Ne préfère-t-on pas quelquefois, sou­vent, rester dans l’ignorance ? Assurément, il y a aussi un pli en l’homme qui préfère l’ignorance ou l’illusion du rêve à la réalité. Mais il reste que si je veux être actif et efficace, il vaut mieux que je sache ce qu’il en est. La connaissance de la vérité permet d’agir efficacement, et en ce sens, la vérité donne un pouvoir d’action efficace et appropriée. Et cela est d’autant plus important qu’on occupe une place sociale élevée, surtout dans une société inégale, fondée sur une hiérarchie de dépendances. La société démocratique n’est pas fondée sur la dépendance mutuelle, mais sur l’égalité, est-ce à dire qu’on y sera toujours sincère, ou moins enclin à faire semblant ? Bonne question.

Le thème de la précarité de la situation de celui qui dit la vérité n’est pas nouveau. Rappelons-nous Socrate, ou Jésus, qui disent pourtant chacun à sa manière que « la vérité vous rendra libres ». Mais la liberté de Socrate, ou celle de Jésus, ne sont pas, n’est pas, la liberté politique ou so­ciale. Et ici, Pascal ne parle que de la vie « dans le monde ». Reste que, dans les relations sociales, celui qui dit la vérité risque davantage de se faire haïr que de se faire aimer. Et cette affirmation pourrait bien être vraie dans toutes les sociétés humaines.

La quatrième phrase revient sur la société de son temps. Ceux qui entourent les grands cherchent leur intérêt avant de chercher celui du prince qu’ils servent, et ils ne veulent pas se nuire à eux-mêmes. C’est pour­quoi ils cachent la vérité au prince. Cela pourrait nous faire nous interroger sur la possibilité d’un bon gouvernement dans une telle société. Mais nous savons aussi qu’il a existé même dans l’Ancien Régime, de bons rois et de bons conseillers du roi, ce qui doit nous faire prendre le propos de Pascal avec un peu de distance. Il force le trait pour faire comprendre, et aussi pour faire penser.

La cinquième phrase, la dernière de notre première partie, souli­gne que le mensonge, ce « malheur », est plus grand dans les sphères les plus élevées de la société, nous avons vu pourquoi, en particulier dans la société du 17e siècle, mais ici, Pascal dit qu’il se trouve aussi dans les cou­ches plus populaires dans la mesure où « il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes ». Autrement dit, quelle que soit la couche sociale, nous avons toujours intérêt à mentir pour gagner les faveurs de quelqu’un. Parler d’intérêt, c’est suivre la ligne de l’emploi des mots « utile », « désavantageux », c’est souligner à quel point le souci de soi, le souci égoïste, est déterminant. N’y a-t-il donc aucune conduite désintéressée ? Le tableau est bien noir.

La sixième phrase « conclut » ou généralise, ou énonce la thèse principale du texte : « Ainsi la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle ; on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter. » Ici, plus aucune connota­tion sociale ou politique, il s’agit de la « vie humaine », donc de toute vie humaine. La vie humaine est une illusion. La « nécessité » de tromper et de flatter fait de la vie humaine une illusion. Le thème n’est pas nouveau, il rappelle l’allégorie de la caverne de Platon, et la fausseté du « monde » dé­noncée par Jésus-Christ, entre de nombreux autres. Qui a raison ? N’est-il pas « bon » de réussir dans le monde ? N’est-ce pas ce que nous cherchons tous ? Tous ? Et ne cherchons-nous que cela ? Ou ce désir de réussite n’est-il que le dévoiement, la perversion, la corrup­tion, d’une aspiration plus haute ?

Tromperie, flatterie. Les phrases suivantes illustrent et dévelop­pent ce thème. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en no­tre absence. Assurément, la tendance facile à agir ainsi est là, ne nions pas la vérité : je ne parle pas de la même manière de quelqu’un quand il est là et quand il n’est pas là. Mais « personne », vraiment ? Ou, si cette tendance est effectivement là, ne pouvons-nous nous retenir de parler de quelqu’un d’absent, plutôt que de colporter des rumeurs et de prononcer des juge­ments ? Comme nous l’avons déjà dit, il est de la nature de l’écriture d’un tel texte de forcer le trait, précisément pour sortir à la fois de la caricature et de la tromperie. L’union entre les hommes est mutuelle tromperie. Pour Platon, la vie politique est la caverne. Et Pascal invoque l’amitié, qui, avec l’amour, désigne précisément quelque chose qui fait signe vers une vérité de la rencontre, pour dire que les amis eux-mêmes trouveraient difficile d’entendre ce que leur ami dit d’eux lorsqu’ils ne sont pas là. Remarquons que Pascal ne va pas jusqu’à englober l’amitié, a  fortiori l’amour, dans l’universelle tromperie. L’amour et l’amitié sont des biens qui sans doute échappent à la fausseté, au moins le temps qu’ils durent, et selon la qualité de l’un et de l’autre. Mais le discours de l’ami sur l’ami en son absence est faux. Même s’il en parle alors sincèrement et sans passion. Cette dernière précision est curieuse et intéressante. Car on pourrait penser que lorsqu’on parle de quelqu’un en son absence, fût-il un ami, on n’en dit en général pas du bien. Il n’est pas dit ici qu’on en dise du mal, son ami en parle sincère­ment et sans passion. Il parle sans mentir, il est sans passion comme un philosophe, on n’ose dire comme un mathématicien, mais il ne dit pas ce qu’il dirait en face à celui dont il parle. L’observation est fine : même si j’aime mon ami, même si je parle sincèrement et sans passion, je ne dirais pas de lui ce que je lui dirais en face. C’est là souligner l’essentielle fausseté qui nous habite.

Et Pascal « conclut » que l’homme n’est que déguise­ment, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l’égard des autres. On voit la conclusion, mais la précision ? En quoi l’homme n’est-il que déguisement « en soi-même », si l’on voit assez bien le déguisement, le masque, à l’égard des autres. Ce genre de précision est bien dans le style de Pascal, dans le style d’un écrivain, où la manière d’écrire travaille le lecteur, s’il le veut bien, c’est-à-dire s’il lit correctement, c’est-à-dire attentivement. Car cette précision ajoute au déguisement de la vie sociale le mensonge vis-à-vis de soi-même, le manque d’honnêteté vis-à-vis de soi-même, par quoi je préfère les opinions reçues à la vérité que je découvre par moi-même. L’homme se déguise à ses propres yeux, il se trompe lui-même sur lui-même, il se prend pour l’image agréable qu’il se fait de lui (y compris lorsqu’il prend un plaisir étrange à se dévaluer, ce qui n’est pas si rare…). Platon appelait l’erreur « le mensonge dans l’âme ». Ici, Pascal rejoint le divin Platon en soulignant que la quête de la vérité est inséparablement connaissance des choses extérieures (on ap­pelle cela quelquefois science, comme s’il n’y avait de connaissance que de l’extériorité), sincérité et justice dans les rapports avec autrui, et connais­sance de soi. Et connaissance de soi suppose qu’il y ait eu, voire qu’il y ait encore, ignorance de soi, méconnais­sance de soi. Je ne me connais pas et c’est la raison pour laquelle je ne sau­rais me contenter de mon « image » ou de ce double altéré de mon image qu’est l’image que les autres me renvoient. La vie se charge d’ailleurs de me déniaiser sur ce point en brisant inévitablement, non seulement ce que j’appelle quelquefois mon cœur, mais mes illusions sur les autres et sur moi. L’expérience de la vie fracasse mes images et d’abord l’image que je me fais de moi et me pousse, si j’en tire les leçons, à la connaissance de soi. Mais il est clair que cette voie de la connaissance de soi n’est pas le chemin le plus fréquenté. Même et surtout si la philosophie est « populaire ».

Ainsi, si l’homme cultive ainsi la tromperie à l’égard de soi-même comme à l’égard des autres, on comprend qu’il ne veuille pas qu’on lui dise la vérité. La perspective s’inverse ici par rapport à la première par­tie, où il s’agissait de dire la vérité au prince, vérité qui lui serait utile pour agir efficacement ; et un prince, un gouvernant, doit agir, et il vaut mieux que ce soit efficacement. Ici, le trompé participe activement, si l’on peut dire, à sa tromperie, il ne veut pas qu’on lui dise la vérité, il ne l’aime pas, il préfère l’illusion et l’échec à la mise en cause de sa « personnalité ». On dirait qu’il préfère tout à la perte de son « image ». Et pourtant, n’est-ce pas absurde. Et s’il s’agit de grandir, d’évoluer, de changer, ne faut-il pas que le grain meure pour que la plante pousse et donne du fruit ? N’y a-t-il pas là une négation de la loi universelle du changement ? Un refus du réel, tout simplement ? Une curieuse manie de s’accrocher à des comportements faux et faussés ?

Cet aveuglement sur soi montre que « toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur ». Il est amusant de noter le pléonasme de la « racine naturelle », comme une insistance sur l’origine radicale et naturelle du « mal » dans le cœur de l’homme. Le cœur est pour Pascal la faculté de connaissance qui nous permet de voir au-delà de la raison même. Il y a donc un discernement du cœur, ce qui s’oppose aux visions émotionnelles et sentimentales cou­rantes. Mais ce discernement a été obscurci par le péché originel. On voit que, par petites touches de précision successives, Pascal en arrive à la cause profonde du mensonge et de l’hypocrisie sociale et intérieure à l’individu même. Mais il est alors étrange qu’il parle d’une racine naturelle dans la mesure où l’on pourrait penser que naturellement le cœur est bon et qu’il est perverti ensuite. Cette opinion généralement reçue aujourd’hui n’est peut-être pas si vraie qu’elle le semble.

Cette origine du mal, ce peut-être pour le chrétien janséniste (c’est-à-dire qui croit en la prédestination) qu’était Pascal, le péché originel dont nous payons le prix. Ce peut-être aussi pour le philosophe qu’il était aussi, pour le chercheur acharné et irré­ductible de la vérité, la double nature de l’homme, à la fois animale et di­vine : quelque chose me tire par le bas, quelque chose aussi m’attire vers le haut. Ces figures peuvent paraître aujourd’hui dépassées et désuètes. Au­jourd’hui, nous ne sommes plus dans la métaphysique, nous ne nous payons pas de mots, nous regardons le réel tel qu’il est : sans espoir ; et on ne nous la fait pas. La vérité, c’est qu’il n’y en a pas, et donc, chacun pour soi, et, par suite, mentir n’est que l’instrument d’une stratégie pour promouvoir mon intérêt personnel. Et il n’y a pas à moraliser contre le mensonge consubstantiel à la vie sociale : après tout, il n’y a pas plus de justice que de vérité. Quant à l’exigence de se connaître soi-même, on pourrait bien la considérer comme un vestige de l’époque morale de l’humanité que nous autres modernes nous avons heureusement dépassée. Et tant pis pour l’amour et l’amitié, autres vessies que les imbéciles prennent pour des lan­ternes. Nous avons « dépassé » tout cela. Vraiment ?

Pourtant, il y a peut-être quelque chose dans ce texte qui peut toucher en­core son lecteur. Peut-être par un atavisme des vieux préjugés, peut-être parce que ces « préjugés » n’en sont pas et que c’est au contraire la pose du moderne « libéré » ou confortablement « rebelle » qui est un préjugé. A chacun de voir.

La lecture et l’étude de ce texte, bien loin de nous montrer que les choses étaient claires, ont ainsi épaissi le mystère de la vérité et du men­songe dans l’être humain. S’il y a une vérité, c’est à chacun de la découvrir par lui-même, sans qu’on lui tienne la main dans les moments décisifs. Et cela commence par la reconnaissance du faux en nous. Pas­cal, tout en paraissant affirmer sans cesse une thèse et la reformuler de mul­tiples façons, et défendre une position clairement pessimiste, fait signe vers une complication et une indécision qui poussent le lecteur à faire preuve d’intelligence, s’il le veut. Qui peut le contraindre à être intelligent ? Par ailleurs, comme nous l’avons souligné en commençant, le fait même d’indiquer le mensonge comme tel, le malheur et le mal, fait signe vers autre chose, peut-être vers la vérité du bien. Le moralisateur ici ne stigmatise pas l’universalité du mal pour s’en tenir là, mais pour indiquer une voie, une autre voie, moins fréquentée, mais sur laquelle il nous invite à le suivre. Si nous le voulons.

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