Éleuthère

Olivier Sedeyn Yoga, Chant, Vers la Sagesse

Yoga mon amour

Le Yoga, mon amour[1]

Je fais du yoga depuis de longues années, depuis trois décennies. Au début, je n’en faisais pas beaucoup, je suivais un cours par semaine, comme la plupart d’entre vous. Et puis, j’ai senti, ou plutôt, j’ai vu que mon corps a senti, j’ai constaté que mon être a senti. Autre manière de dire : j’ai senti mon être, ou j’ai senti l’être dans mon corps. Et comme c’est étrange ! Comme c’est grand ! Comme c’est bon ! Se sentir être dans le corps tout entier, et en même temps, se sentir autre dans ce corps que l’on dit « sien », sentir que « être », c’est être plus que moi, que cet être que je sens, que ce corps que je sens ne m’appartient pas, ou n’appartient pas à cet entité étroite que j’appelle « moi » et à laquelle je m’identifie, pour les autres, et aussi pour moi. Dans l’être humain, quelque chose veut être séparé, veut se poser en s’opposant à tout le reste, à tous les autres (et en particulier à certains autres), et ce quelque chose s’approprie les choses, il les prend, il prend possession des êtres au-dehors de lui, et il dit : « c’est à moi » ou tout simplement : « c’est moi ». C’est ainsi que je dis « mes enfants », comme si mes enfants étaient à moi ! Comme s’ils m’appartenaient ! Que je dis : « ma femme » ou « mon mari »,. Arnaud Desjardins dit joliment quelque part que cela dénote une attitude fausse, et qu’il faut cultiver, intelligemment, une autre attitude, plus juste. Nous avons, chacun, de multiples fonctions dans nos relations avec les autres. Ainsi, je suis le « père » de mes enfants. (De mes enfants ?) Je suis le « mari » ou le « compagnon » de mafemme. (De ma femme ?) Je suis le « maître » ou le « professeur » (ce mot signifie : « celui qui parle devant… ») de mesélèves. (De mes élèves ?) L’attitude plus juste que je peux cultiver en parlant autrement consiste à dire et à sentir en moi : « je suis le père de cet enfant » ; « je suis le mari ou le compagnon de cette femme », « je suis le professeur de ce groupe d’élèves ». Par cette manière de parler et de sentir, je pose en premier, non pas ce qui m’appartient, ce qui est « à moi », mais la fonction que j’assume, la responsabilité que je me reconnais, le devoir, l’obligation que je me reconnais, envers d’autres êtres humains (et cela peut concerner aussi d’autres êtres). C’est là une manière de me relativiser, de me marginaliser, de relativiser ce moi qui s’approprie, qui veut pour lui, et qui, du coup, dans ses relations avec les autres et avec les choses, prend. Et si je me relativise, si je reconnais davantage mes obligations, mes devoirs, que « mes droits », je ne prends plus, je ne m’approprie plus. Je me situe dans un courant, dans un mouvement de vie et d’être qui va bien au-delà de « moi ». 

Je reviens au yoga. En pratiquant le yoga, disais-je, je me sens être dans mon corps d’une façon inédite, inouïe, nouvelle — en fait toujours nouvelle. Le moi se pense stable, permanent, il croit qu’il ne passe pas, et qu’il ne passera pas. Curieux, ces hommes qui croient qu’ils ne mourront pas (même si cette croyance exprime aussi une intuition juste, qu’il y a en moi quelque chose qui ne passe pas. Mais ce quelque chose, précisément, ce n’est pas ce moi, ni, c’est évident, ce corps). Ce sentir nouveau, ce sentir étrange du corps, développé par l’attitude de l’attention, de la présence lucide, de plus en plus lucide, neutre, objective, « froide », au corps que j’habite, n’est pas la sensation de mon corps. (Et pourtant, c’est bien la sensation de mon corps !!). Je sens mon corps, mais en observant attentivement ce corps de l’intérieur, mon corps perd ses limites. Ici, il est intéressant de comprendre l’importance de la vue. La vue me montre des formes, des contours, elle me montre l’extérieur des choses, leur frontière, pour mon corps, c’est ma peau. Elle ne me montre pas l’intérieur des choses. De ce point de vue, il est intéressant de réfléchir et de s’informer sur la manière de sentir de ceux qui sont aveugles. Et qui vivent pourtant eux aussi ! Leur manière de se représenter leur corps est autre. Mettez-vous, imaginez-vous à leur place. Relativité de notre représentation des choses et de nous-même. Et lorsque je suis attentif, les yeux fermés, à ce que je sens dans mon corps, mon corps devient un espace ouvert, que je parcours sans en rencontrer les limites, un espace que je pénètre, que j’explore sans fin en sentant toujours autre chose, et à chaque fois encore autre chose. D’abord des sensations de plus en plus nombreuses, de plus en plus fines, de plus en plus subtiles, c’est ainsi que je puis arriver à percevoir l’intérieur d’une articulation particulièrement sollicitée (par exemple) dans une posture, ou à sentir de plus en plus précisément mon cœur, un doigt, une partie quelconque de mon corps. Mais vous voyez bien que là, je sens encore, « mon corps » tel que je me le représente couram­ment, avec ses parties, que je me représente « objectivement » (c’est-à-dire ici séparément, comme une image est séparée de ce qui l’entoure : elle a un cadre). Tandis que dans la sensation dont je parle, je ne puis plus nommer ce que je sens, même après coup. Je sens quelque chose qui n’est plus nommable, dicible. Mais je le sens, ce n’est pas une pensée, une représentation, c’est une sensation. Qu’est-ce que je sens là ?? C’est mon mental, mon moi qui veut prendre, qui pose cette question, il se sent en péril devant quelque chose de nouveau, trop nouveau. Il montre par là l’importance de la peur en lui. Je sens là quelque chose qui dépasse tout ce que je pense, tout ce que je peux me représenter. Et je peux bien le décrire, c’est d’ailleurs précisément ce que je suis en train de faire, mais je ne peux absolument pas substituer une représentation, une pensée, un mot, un nom, à cette sensation que je sens dans mon corps de quelque chose que je ne peux même pas réduire à « un » corps ou me représenter comme un corps. Car ça n’a pas de limite ! Cet espace que je sens à l’intérieur de moi est aussi grand que le ciel étoilé. A l’intérieur de mon corps, il y a l’immensité de l’espace du ciel. Dans la sensation, je fais une expérience métaphysique (c’est-à-dire au-delà du physique). Telle est l’expérience du yoga.

Lorsque j’ai fait cette expérience, le yoga a commencé à prendre bien plus de place dans ma vie. Bien sûr, je ne voyais pas les choses aussi clairement que je peux les exprimer aujourd’hui, et peut-être cette description pourra-t-elle éclairer celles et ceux d’entre vous qui « commencent » (mais quand commence-t-on à sentir cela ? « Comment » étiez-vous, avant de naître, dans la matrice de votre mère, ou, qui sait ? « avant » ? N’est-ce pas plutôt, la naissance, la chute dans le temps, qui nous enferme dans les limites d’un corps, dans les limites d’un « moi », d’une « personnalité », à laquelle nous nous réduisons, alors que nous sommes bien plus grand que ça ?).

Et plus je pratique le yoga plus cette sensation d’ouverture, de présence intérieure, revient. Plus exactement, en pratiquant le yoga, c’est moi qui reviens de mon éloignement de l’être, à l’être profond qui est en moi ou, cela revient au même, que je suis, dont je suis une petite partie (mais j’en suis une partie totale tout est présent dans cette partie). Je suis cela, je le sens, dans une sensation, absolument incontestable comme toute sensation (quand je me brûle, ce n’est pas une pensée !), mais je suis absolument incapable de dire ce que je suis. Il est absolument impossible de nommer cela que je suis. On l’a pourtant nommé, depuis toujours, dans le langage des hommes, dans toutes les langues du monde. Mais on ne remarque pas la différence entre ce « nom » et tous les autres noms. Vous savez tous comment les hommes ont appelé cela. Ils l’ont appelé, dans notre langue occidentale : « Dieu ». Mais dès que je rajoute quelque chose, un attribut, une qualité, voire une « personnalité », je ne suis plus dans la sensation de ce je suis, mais dans une pensée, dans une représentation, donc ailleurs que dans cette sensation. Et, c’est un peu difficile à avaler pour les religieux dogmatiques, cela se passe dans mon corps ; jamais je ne ferai cette rencontre ailleurs que dans mon corps. Mon corps est la porte. Mais mon corps n’est pas le corps que je vois, le corps que je me représente comme « mien ». Je n’ai pas un corps, comme une chose qui m’appartient. Je suis un corps, qui est plus que tout ce que je puis me représenter, que tout ce que je puis nommer. 

Vivre le yoga, à chaque fois, c’est retrouver, toujours nouvelle, cette sensation pure de l’être à l’intérieur de son corps. C’est sentir la Vie dans sa majesté qui circule là. C’est sentir la puissance inimaginable qui me remplit, que je suis. Et, du coup, les limites que j’assignais à mes possibilités de bouger « sautent ». C’est « moi », mon petit moi, qui limite les possibilités de force, de souplesse, d’énergie à l’intérieur de moi. Lorsque je suis dans cette sensation profonde, il n’y a pas de limite. Et alors… 

Et alors, je sens comme une vague qui me traverse, comme un océan qui mugit en moi, mon cœur s’ouvre à l’infini, et je suis seulement dans l’amour. Je suis ce mouvement qui me traverse, qui traverse mon corps, qui manifeste l’illusion de la finition (ou de la définition) de ses limites. Et tous les êtres que je distingue dans le monde extérieur de la manifestation, des formes, des noms, sont, eux aussi, dans ce grand mouvement de l’être. Comment ne pourrais-je pas les aimer ? Ils sont, eux aussi, cet être que je suis, que je sens en moi bien plus grand que moi. Ils sont, eux aussi, cela que je sens, même s’ils ne le sentent pas, même s’ils sont affairés et distraits, même s’ils sont « bêtes et méchants ».

C’est sentir le passage, le mouvement des sensations, mais aussi des formes, des pensées, comme un processus global, cosmique, métaphysique. 

Comment le petit être que je suis ici, localement, dans les limites de ce corps, de cette vie individuelle, ne ressentirait pas alors un immense amour, une immense passion de vivre et de donner ? Et comment ne souhaiterait-il pas le partager, le donner, le confier au creux de l’oreille et au creux du cœur de ceux qui l’écoutent ? Il n’y a pas de choix ici. C’est purement naturel. Je ne décide pas. C’est ainsi. Qui a dit qu’on choisissait d’aimer ?


[1] Cet texte a été publié dans la revue 3e millénaire n°108, été 2013

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