Éleuthère

Olivier Sedeyn Yoga, Chant, Vers la Sagesse

Le sens de la pratique du hatha yoga

La pratique du yoga vient de très loin, plusieurs millénaires avant l’ère chrétienne. N’a-t-on pas trouvé une représentation de Shiva dans la position du lotus datant de la civilisation de l’Indus ? Cependant, le yoga de l’Inde est fort loin de la pratique courante du yoga dans le monde occidental, qui s’est ensuite répandue dans le reste du monde. 

Le mot yoga signifie « union », il a donné en français les mots « joug », « jonction », « joindre ». Il s’agit donc d’unir, mais quoi ? 

La réponse la plus large et la plus proche du sens originel du mot yoga serait : il s’agit d’unir l’âme individuelle à l’âme cosmique, l’individu au divin universel qui anime tout l’univers, en termes techniques issus des upanishads (avec les Védas, les textes fondateurs de l’hindouisme), il s’agit d’unir l’âtman, l’âme individuelle et le Brahman, la réalité ultime, l’absolu, le divin suprême au-delà de tous les dieux. Le yoga est donc la discipline au cours de laquelle cette union est recherchée et réalisée. 

Traditionnellement, c’est-à-dire depuis environ deux millénaires (on voit que l’histoire indienne est très longue et l’un de ses mystères est sa persistance en dépit du changement), on distingue quatre yogas. Le yoga de la connaissance, qui est une discipline intellectuelle et spirituelle, par laquelle le sujet comprend de mieux en mieux le monde et lui-même ; le yoga de l’action, thématisé de manière particulièrement célèbre dans la Bhagavad Gîtâ, selon lequel l’action doit être accomplie sans souci de son intérêt personnel ; il faut agir parce que la situation où nous nous trouvons exige de nous une certaine action, mais sans nous approprier cette action, sans vouloir nous approprier son résultat, que nous devons au contraire offrir à Dieu ; le yoga de l’amour ou de la dévotion, par lequel le sujet se voue et se consacre à une divinité (il peut choisir celle qu’il veut, étant entendu que tous les dieux sont des aspects d’un divin qui est au-delà de toute représentation) et, par cet abandon total à cette divinité, met de côté son égoïsme et son intérêt personnel. On voit que ces trois voies de la connaissance (jnana), de l’action (karma) et de la dévotion (bhakti) ne sont pas opposées, dans chacune d’elles, le sujet se « met de côté », il combat son égoïsme pour se vouer à quelque chose qui le dépasse. La vérité de la connaissance amène nécessairement à la connaissance de Dieu et à l’absorption du sujet dans le divin, c’est-à-dire à un moment où il ne s’agit plus que d’aimer le divin, de s’absorber en lui (le divin n’étant autre que le Brahman dont j’ai parlé plus haut) ; elle amène aussi nécessairement à agir de telle sorte que le sujet ne s’approprie pas l’action, mais la consacre à quelque chose de non-personnel. 

Mais alors, s’interrogera-t-on, qu’est-ce donc que le yoga devenu si courant et si connu dans le monde occidental ? 

Ce yoga est un yoga du corps, cela même qui semble faire obstacle à notre union au divin, car nos besoins et nos désirs sont liés à notre corps, qui, par définition, est privé. Notre corps est la source de notre égoïsme, de notre fermeture par rapport à la vérité et au divin. Il semblerait donc contradictoire de se soucier du corps. Mais cette contradiction n’est qu’apparente. Car le corps est précisément le terrain sur lequel se joue la discipline qui doit conduire l’âme individuelle à se joindre au divin, à l’universel. 

Patanjali, dans ses Yoga Sutras, nous expose le but du yoga, les moyens d’atteindre ce but (la sadhana, la discipline) et les pouvoirs que l’on acquiert au cours de la discipline et dont il ne faut pas user si l’on veut vraiment atteindre le but. Le but du yoga est selon lui de « contrôler les fluctuations du mental ». Autrement dit, le but du yoga est la paix de l’esprit, et c’est là une autre manière de formuler l’union de l’âtman avec le Brahman. Mais Patanjali ne parle que de technique. Il nous apprend d’une manière strictement scientifique à discipliner notre pensée pour parvenir à l’union. On appelle quelquefois le yoga inspiré par Patanjali (mais il est en un sens pratiqué par les jnana yogis, les karma yogis et les bhaktas) le Raja-yoga, le yoga royal (il y a un petit livre de Vivekananda qui porte ce titre). Le yoga royal, c’est le yoga de la maîtrise du mental qui nous permet de parvenir à l’union. Avec un mental agité, comment en effet y parvenir ; avec un mental dispersé, comment y parvenir ? Le yoga de Patanjali nous conduit à la concentration (ekagrata, onepointedness), qui nous conduit à la méditation (dhyana), et un état de méditation maintenu mène au samadhi, c’est-à-dire à l’état d’absoption, d’union parfaite. 

Il y a chez Patanjali, comme dans tous les yogas que j’ai évoqués, l’idée que le fait de s’unir intérieurement au divin en soi, c’est retrouver sa vraie nature, sa vraie réalité (ce qui évidemment implique une prise de distance vis-à-vis du « monde »). 

Le yoga du corps, ou le hatha yoga, est une discipline corporelle visant au même but que les autres yogas, mais au moyen du travail sur le corps. 

Le hatha yoga est extérieurement une sorte de gymnastique, on pratique des étirements, on s’efforce de rendre le corps plus fort et plus souple, mais c’est intérieurement un travail d’unification de soi, de concentration, visant à la maîtrise des fluctuations du mental (ces pensées qui tournent en moi et dont je n’arrive pas à me débarrasser, ce qui me donne un témoignage de mon esclavage, de mon automatisme, de mon absence de vraie liberté). C’est pourquoi il peut y avoir des ressemblances entre certains exercices de gymnastique et des postures de yoga, mais il y a une différence essentielle, c’est que le yoga ne vise pas la performance, mais à se concentrer de plus en plus sur ce que l’on fait, à avoir une conscience de plus en plus grande, de plus en plus large. Le yoga consiste à être attentif à ce que l’on fait et quand on est dans un asana, une posture, à prendre conscience de tout ce qui est en jeu, à la fois physiquement (les muscles, les articulations, les orientations du corps) et psychiquement. Afin de parvenir, par ce travail sur le corps et sur le mental, à l’union suprême, l’absorption dans l’être ou dans le divin.

Par suite, c’est l’aspect psychique qui est le plus important dans le yoga, y compris dans le yoga corporel. Le yoga, c’est être attentif, le plus possible. Et cette dernière expression ne nous montre pas seulement que nous pouvons l’être toujours davantage (ce qui est déjà en soi une découverte quand on la fait soi-même), mais surtout que nous le sommes généralement très peu. Par suite, la discipline du corps est inséparable de la discipline du mental. Elle en est le moyen

Les yogis ont d’abord été découverts par l’occident par les extraordinaires performances physiques qu’ils accomplissaient (s’infliger des blessures sans sourciller, contrôler les battements de son cœur et les ralentir jusqu’à paraître privé de vie, puis revenir à la vie…). Il est bien évident que les foules qui se pressent dans les cours de yoga n’ont aucunement pour but de telles performances. Pour la plupart des pratiquants de yoga dans le monde, il s’agit simplement d’être « bien dans son corps ou/et dans sa tête ». Cependant, il faut tout de même savoir que ces performances, qui ne sont jamais recherchées par les vrais yogis, sont des conséquences d’une très grande maîtrise du corps. 

Au cours du 20e siècle et surtout dans la deuxième moitié, le yoga a commencé à être pratiqué par un grand nombre d’occidentaux attirés par l’Inde et sa spiritualité. En Inde même, des écoles apparurent (alors qu’auparavant, cela se pratiquait seulement dans une relation de maître à disciple). Celui qui est à beaucoup d’égards à l’origine des plus célèbres écoles de yoga d’aujourd’hui s’appelait Krishnamacharya et il avait été invité par le maharaja de Mysore à vivre auprès de lui et à enseigner. Il a eu comme élève Pattabhi Jois, qui a fondé l’école du « Ashtanga yoga » et B.K.S. Iyengar qui a fondé l’école qui porte son nom. Mais il y a aussi bien d’autres écoles estimables en Inde et aujourd’hui, elles prolifèrent dans le monde entier. Et il y a sans doute des pratiquants remarquables dans beaucoup, mais la profondeur de l’exigence et de la rigueur dans l’analyse des postures dans le yoga Iyengar me semble aujourd’hui sans égale. Et cette tradition de Krishnamacharya ne laisse pas de côté la dimension mentale et spirituelle du yoga. Et dans les années soixante, la pratique du yoga a commencé à devenir très courante en occident. 

Et il existe aussi des vogues plus ou moins trom­peuses, qui veulent profiter de l’engouement pour le yoga en occident. Le yoga Bikram est peut-être la plus visible aujourd’hui. Le fait de pratiquer le yoga dans une salle chauffée à plus de trente degrés en est le signe distinctif, dont l’utilité peut être contestée. Comme aussi sa tentative de faire breveter des postures de yoga connues depuis des millénaires[1]. Mais bien sûr, il y a bien d’autres formes d’escroquerie au monde, dans de tout autres domaines que le yoga. Et si les pratiquants du « yoga Bikram » s’en trouvent bien, je ne veux en aucun cas les en dissuader. Je voulais seulement rappeler ici aussi succinctement que possible le sens de la pratique du yoga. 


[1] Voir à ce sujet l’article de Laxmi Devi dans le Times of India (repris dans Courrier International du 20/VII/2005) et intitulé « Breveter la postures, une belle imposture ».

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